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Analyses Iran

40 jours de guerre contre l’Iran : les limites d’un conflit régionalisé

Après 40 jours de guerre, le cessez-le-feu annoncé le 7 avril entre les États-Unis et l’Iran marque la fin d’une séquence dans un conflit régional de grande ampleur ayant des conséquences économiques mondiales. Il convient de faire un point de situation sur les objectifs de chacun dans cette guerre, afin de cerner les enjeux autour des négociations qui auront lieu entre délégation américaine et iranienne dans les prochains jours.

Pour rappel, le déclenchement de ce conflit, le 28 février, est dû à une série de frappes américaines et israéliennes contre des cibles situées en Iran, principalement des infrastructures du régime ainsi que des cibles militaires et nucléaires. Ces dernières sont justifiées par une volonté de renverser le régime iranien et de détruire les stocks d’uranium enrichi pour les Israéliens, qui, d’après une enquête approfondie du New York Times, sont parvenus à convaincre Donald Trump d’intervenir à leur côté malgré la réticence de son entourage.

Dès le premier jour, l’ayatollah Ali Khamenei est tué ainsi que de nombreux cadres du régime et des Gardiens de la révolution. Cette tendance s’est poursuivie au fil de la guerre, ce qui suggère une volonté, du moins au départ, d’affaiblissement du régime afin de permettre entre autres à l’opposition iranienne de le renverser, tel que Trump l’avait promis après les manifestations de janvier.

En réponse, l’Iran a riposté massivement dans un premier temps, à l’aide de missiles balistiques et de drones, visant Israël ainsi que des bases américaines dans la région. Dans un second temps, Téhéran a diminué le volume d’attaques en se concentrant sur l’utilisation de drones à bas coût, dans une stratégie d’attrition des installations défensives ennemies. Les Iraniens ont également pris le contrôle du détroit d’Ormuz, par où circule 20 % du pétrole mondial, où ils menacent depuis plusieurs années d’intervenir en cas d’attaques contre ses intérêts. Ce détroit est devenu le levier principal de défense pour l’Iran dans cette guerre, puisque l’ensemble des pays du monde sont touchés, plus ou moins fortement, par les conséquences de la hausse des prix du pétrole. Téhéran espère ainsi que face à la pression internationale, Américains et Israéliens stoppent les bombardements sur l’Iran et concèdent du terrain, notamment sur le dossier du nucléaire.

Le conflit s’est rapidement étendu dans toute la région. Les pays du Golfe, réputés pour promouvoir un cadre de vie abondant et sécurisé, ont été la cible privilégiée de Téhéran. Cela s’explique d’une part, par leur proximité et d’autre part, par les multiples bases américaines présentes dans ces pays. En effet, de la base d’Al-Dhafra aux Émirats arabes unis à celle d’Al-Udeid au Qatar, en passant par le Camp Arifjan au Koweït, les États-Unis se sont massivement implantés militairement dans la région depuis plusieurs années. Les multiples attaques iraniennes contre ces bases marquent une évolution puisque jamais l’Iran n’avait aussi massivement frappé en direction des pays du Golfe.

De plus, Téhéran a déployé sa capacité asymétrique, sur laquelle il a basé sa stratégie depuis 1979, pour faire face aux puissances conventionnelles. L’iran a ainsi fait intervenir le Hezbollah au Liban dès le 2 mars, qui, à travers des tirs de roquettes et des drones, participe à harceler les capacités défensives israéliennes. En Irak, des milices pro-iraniennes telles que le Kataeb Hezbollah ou le Hach al Chaabi ont attaqué des bases américaines. Concernant les Houthis, ils sont dans un premier temps restés en retrait, avant de s’engager après quatre semaines de guerre à travers l’envoi de missiles sur Israël, probablement guidés par une volonté iranienne de faire durer le conflit. Ces interventions ont pour but de multiplier les fronts et de mettre la pression sur les capacités militaires israéliennes qui ne sont pas infinies.

Après l’entrée dans le conflit du Hezbollah, Israël a entamé une campagne de bombardement massive au Liban, couplée à une intervention militaire terrestre dans le Sud-Liban contre le Hezbollah. Les libanais sont donc de nouveau plongés dans un conflit qui n’est pas le leur, entraînant des déplacements forcés importants, notamment dans le Sud-Liban, où l’armée israélienne rase les villages, ce qui rappelle la méthode pratiquée à Gaza. Le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou a déclaré vouloir y installer durablement une « zone de sécurité » pour protéger les habitants du nord d’Israël des tirs de roquette du Hezbollah.

Pour l’Iran, cette nouvelle phase dans sa confrontation historique contre Israël et les États-Unis s’apparente à une guerre existentielle. En effet, on le distingue dans le vocabulaire employé à travers les déclarations du régime. On parle de « vengeance », « d’aller jusqu’au bout de cette guerre », ou alors de « sacrifice de vie » pour qualifier la campagne de recrutement de l’armée iranienne. Cela se remarque également par l’attaque d’autres pays musulmans, en l’occurrence, les États du Golfe, dont elle s’était rapprochée de certains.

Même si Téhéran déclare y viser uniquement les intérêts américains, cela démontre une évolution stratégique majeure. Pour rappel, lors de la guerre des 12 jours de juin 2025, les Iraniens avaient répondu de manière mesurée aux bombardements américains sur ses sites nucléaires. Ils avaient par ailleurs prévenu le Qatar avant de lancer un missile sur la base américaine d’Al-Udeid, ce qui démontre qu’il n’était pas dans une logique jusqu’au-boutiste. Mais alors, quels sont les objectifs réels des Américains et des Israéliens ? Il semblerait qu’ils divergent entre les deux alliés.

Concernant les Israéliens, cela semble clair. Il s’agit de renverser le régime iranien, de détruire ses capacités nucléaires, ainsi que d’anéantir sa puissance asymétrique à travers ses proxies tels que le Hezbollah ou le Hamas, dans la continuité de sa campagne militaire lancée à Gaza après le 7 octobre 2023. L’annonce par le gouvernement de la création d’une « zone sécuritaire » dans le sud-Liban souligne cette volonté et la détermination israélienne d’aller à bout de ce projet.

Pour les États-Unis, les objectifs de guerre affichés sont ambigus et semblent, pour beaucoup, le résultat de l’influence israélienne. Ce flou est entretenu par les interventions quotidiennes contradictoires de Donald Trump. Initialement, il est annoncé que l’objectif est d’aider la population iranienne à renverser le régime, ainsi que de détruire les ressources nucléaires du pays annoncé comme une menace imminente pour les États-Unis. Néanmoins, d’après les spécialistes des questions nucléaires, cette menace n’était pas imminente. De plus, après la mort d’Ali Khamenei ainsi que de nombreux cadres du régime et face à la résilience des Gardiens de la révolution, Donald Trump a déclaré qu’il avait d’ores et déjà réussi un changement de régime puisque c’étaient de nouvelles têtes au sommet du pouvoir iranien.

Cette déclaration démontre toute la difficulté à cerner ses objectifs, et donc ceux des États-Unis. Face à ces incertitudes, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l’emprise israélienne dans l’engagement de Donald Trump dans cette guerre, ce qui expliquerait le manque de clarté de la Maison Blanche pour définir ses objectifs. La démission du directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme américain, Joe Kent, le 17 mars renforce cette idée puisqu’il dénonce, dans sa lettre de démission, que cette guerre est israélienne et non américaine, et que l’Iran ne représentait pas une menace imminente, notamment concernant son programme nucléaire. Ainsi, on observe une augmentation de la contestation populaire américaine au fil du conflit, avec pour point d’orgue les manifestations « No King » du 28 mars, qui ont rassemblé huit millions de personnes — un record dans l’histoire américaine.

Une autre grille de lecture peut être avancée pour expliquer l’intervention américaine. En effet, il faut rappeler que Donald Trump est un ancien businessman et a une approche pragmatique autour de l’Iran. Au cours du mois de mars, il a plusieurs fois fait allusion au fait qu’une intervention terrestre en Iran pour s’emparer des sites pétroliers iraniens, tels que l’île Kharg, était envisageable. Il a d’ailleurs envoyé de nouvelles troupes terrestres dans la région.

Ainsi, après avoir pris le contrôle du pétrole vénézuélien, il menace désormais de s’emparer du pétrole iranien, ce qui constituerait un atout considérable dans le contexte de rivalité économique entre les États-Unis et la Chine. En tous les cas, après 40 jours de guerre, les objectifs israélo-américains ne sont pas atteints.

Le régime iranien est toujours en place et a même évolué vers un pouvoir militaire, de par le rôle accru des Gardiens de la révolution après la mort d’Ali Khamenei, ce qui laisse craindre une répression encore plus autoritaire de la population iranienne, toujours coupée d’internet depuis le début de la guerre.

Concernant le nucléaire, l’Iran détient toujours un stock de 440 kilogrammes d’uranium enrichi. Les bombardements ont seulement retardé sa possibilité d’accéder à la bombe. Les proxies, bien que nettement affaiblis, ne sont pas éliminés, comme en témoignent les frappes quotidiennes du Hezbollah contre Israël et l’intervention des Houtis dans le conflit. Les capacités balistiques iraniennes sont fragilisées, mais l’utilisation accrue de drones permet à l’Iran de continuer à frapper ses cibles à moindre coût.

Enfin, la situation dans le détroit d’Ormuz est bien pire qu’avant la guerre, puisqu’il était totalement ouvert. Il est maintenant le moyen de pression principal de l’Iran dans les négociations qui suivront. La viabilité du cessez-le-feu reste suspendue à deux inconnues. D’une part, la volonté israélienne de cesser ses frappes au Liban et d’autre part, la capacité des deux délégations à transformer une trêve fragile en un accord durable. Ces quarante jours de guerre n’ont pas redessiné le Moyen-Orient, mais ils en ont profondément redéfini les équilibres.