Entre déni et pratique … la réalité effective du racisme en Jordanie

On peut définir le racisme comme le sentiment d’une personne envers une autre ou envers une catégorie de personnes sur la base de leur appartenance raciale, religieuse ou ethnique, mais ce sentiment est souvent accompagné de haine ou d’hostilité.

Ce sentiment peut aller encore plus loin, en réservant un traitement ou un comportement raciste, comme la violence, la coercition ou le fait de priver quelqu’un de son droit. Le racisme n’est pas par ailleurs spécifique à un endroit ou à un moment particuliers.
Le racisme a été en fait condamné par la plupart des pays du monde lorsque 170 pays ont signé la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Néanmoins, en réalité le racisme existe toujours sous différentes formes dans chaque pays du monde. Toutefois, ses formes diffèrent d’un endroit à l’autre pour des raisons historique, culturelle, religieuse ou économique…

Dans la région du Moyen-Orient, les manifestations du racisme varient selon les pays, allant du racisme ethnique et religieux jusqu’au racisme basé sur la couleur. Mais dernièrement de nouveaux types de racisme envers les réfugiés ont explosé et ont été renforcés par la révolution syrienne qui a causé le déplacement des millions de personnes vers les pays voisins et l’Europe. C’est le cas en Jordanie qui souffre d’un racisme profond composé de plusieurs couches et qui explose d’une période à l’autre. Il se justifie de la composition même du pays, sa division entre Jordaniens, Palestiniens et familles d’origines différentes en arrivant jusqu’au racisme envers les réfugiés.

Remonter aux origines

La Jordanie était connue avant l’instauration du royaume, comme la rive est (du Jourdain), contrairement à la rive ouest qui constitue les terres palestiniennes.

Avec la création de l’entité israélienne en 1948, après la guerre israélo-arabe en 1948, puis la guerre « des six jours » en 1967, un grand nombre de Palestiniens ont quitté leur pays vers la Jordanie. Aujourd’hui, la plupart des Palestiniens bénéficient de citoyenneté jordanienne. Leur nombre a atteint 2.175.491 en 2016.

Les sentiments racistes entre Jordaniens et Palestiniens se sont intensifiés suite aux incidents de septembre noir qui a constitué une menace pour le régime hachémite. Mais les deux parties ont pu mettre fin à ces événements grâce aux liens de parenté, les différentes relations familiales et le destin commun qui les unissent.

Les intransigeances racistes continuaient d’apparaître de temps en temps dans les stades de football, où la plupart des Jordaniens ont tendance à soutenir l’équipe d’Al-Faisaly, tandis que la plupart des Palestiniens supportent l’équipe d’Al-Weehdat … On enregistre souvent des émeutes et l’échange des insultes racistes dans les stades … Mais ils restent généralement limitées dans les gradins de football en Jordanie. Ces stades ont été souvent l’endroit des cris régionaux, sans trouver pour autant une solution efficace pour y mettre un terme.

On peut dire que ce phénomène a connu un certain recul dernièrement, particulièrement le racisme à l’encontre des Palestiniens, surtout avec les événements et les défis auxquels le pays est confronté en ce qui concerne la cause palestinienne et la position jordanienne par rapport à ce sujet, pour être remplacé par des pratiques et des comportements racistes individuels qui refont parfois surface, à l’instar de l’intimidation et le mauvais traitement des réfugiés syriens et les expatriés égyptiens en les agressant.

On peut encore dire, selon des observateurs, que toutes les composantes du peuple jordanien cohabitent ensemble, mais l’expression «jordanien-palestinien» fait encore polémique et elle est considérée comme une méthode pour exprimer le racisme entre les deux composantes essentielles de la société jordanienne. Même le palais royal n’a pas été épargné. La reine Rania, l’épouse du roi de la Jordanie Abdallah II, est souvent sujet de campagnes calomnieuses et de critiques racistes récurrentes en raison de ses origines palestiniennes, spécifiquement de la part de ce qu’on appelle l’opposition jordanienne à l’étranger.

La constitution interdit

La Constitution du Royaume insiste sur le principe de l’égalité et de la non-discrimination sur la base de la race, de la langue ou de la religion. Ses articles stipulent que : « Les Jordaniens sont égaux devant la loi. Aucune discrimination ne peut être faite entre eux quant à leurs droits et leurs obligations, même s’ils sont différents quant à leur race, leur langue ou leur religion ». L’article 14 de la Constitution stipule que : «l’État protège le libre exercice de toutes les formes de culte ou de rites religieux, conformément aux coutumes observées dans le Royaume, sauf si elles sont contraires à l’ordre public ou aux bonnes mœurs».

Quant au règlement des médias audiovisuels, il engage les différents médias à ne pas publier ou diffuser quoi que ce soit qui inciterait à des conflits sectaires et ethniques, ou tout ce qui perturberait l’unité nationale ou inciterait à la discrimination raciale ou religieuse.

En outre, le Code pénal jordanien et la loi sur la criminalité électronique criminalisent les discours de haine qui est défini comme «tout écrit, discours ou action visant ou ayant pour résultat de provoquer des conflits sectaires ou raciaux ou d’inciter à un conflit entre les sectes et les divers éléments de la nation».

Toutefois, l’organisation «Human Rights Watch» a considéré que ce texte est insuffisant parce qu’il ne permet pas aux autorités de contrôler un champ plus large de discours racistes qui reste «légitime et protégé», selon plusieurs indicateurs.

La main-d’œuvre et les expatriés

La question du racisme et de ses pratiques en Jordanie a dépassé la crise du Jordanien et du Palestinien pour atteindre dernièrement les réfugiés syriens et les expatriés égyptiens, voire s’est étendue pour devenir un racisme de classes et régional dans plusieurs cas.

Une séquence vidéo diffusée sur la chaîne locale «Karameesh», supprimée après des plateformes de la chaîne malgré sa diffusion, a fait une grande polémique sur les différents réseaux sociaux. Ayant pour titre «Vidéo de la bonne», diffusée par la chaîne, elle filme un dialogue banal entre une ouvrière étrangère (rôle joué par une enfant) qui exprime son besoin de convertir de l’argent en dollars pour l’envoyer à sa fille malade … Face à un discours d’intimidation chargé de racisme produit par les responsables de cette vidéo d’une deuxième enfant (actrice) pour le prononcer dans la vidéo faisant ainsi la promotion d’un «discours de haine avec l’exploitation des enfants pour ridiculiser les travailleurs domestiques». Selon l’explication de Linda Kalash, directrice du Tamkeen Center for Legal Aid, au site Web Daraj.

 La chaîne a supprimé la vidéo qui lui a donné une grande notoriété à l’échelle arabe après avoir été vue par plus de 6 millions de personnes dont la plupart ont attaqué la chaîne pour le contenu humiliant des travailleurs domestiques et la violation flagrante des droits de l’Homme fondamentaux, à travers des messages que la séquence voulait mettre dans la tête des enfants en utilisant une chanson. Il s’agit de la catégorie ciblée généralement par cette chaîne.

De son côté, le directeur de Karameesh TV a déclaré à «Daraj»: «Ce travail contenait un ensemble d’erreurs que nous éviterons prochainement en présentant des œuvres meilleures ». Mais il a essayé de même de le justifier : «Mais le clip ne touche qu’une catégorie spécifique, il s’agit des travailleuses fugueuses ».

Le militant des droits de l’Homme «Mohamed Shamma» a considéré que les justifications du directeur de la chaîne dans la vidéo dans laquelle il est sorti pour dire que « Le mot serviteurs fait partie de notre culture et ne rabaisse pas » ne sont ni acceptables ni excusées, parce que la vidéo produite par la chaîne consacre une image sociale d’arrogance vis-à-vis au travailleur et le concept d’esclavage moderne, présent encore dans de nombreux foyers de nos pays arabes », selon le récit de « Daraj ».

Dimensions et causes

Tamkeen Center a préparé une étude spécialisée autour du discours de haine dans les médias jordaniens à l’égard des travailleurs migrants et des réfugiés. Les auteurs de cette étude recommandent en effet de «préparer de nouvelles politiques éditoriales qui s’intéresseront de la catégorie des immigrants et des réfugiés d’une façon générale en ce qui concerne la couverture médiatique de toutes sortes. Il s’agit également de former des journalistes de tous les médias pour qu’ils puissent faire la part entre le discours de haine et l’opinion, ainsi que renforcer les droits de l’Homme.

Quant à l’écrivain Muhammad Al-Sbihi, il a considéré ces indicateurs une sorte de répit pour certains à cause des défaites politiques et sociales par le biais du racisme et de l’ignorance. « Ceci est pratiqué par des responsables conservent leurs postes et aspirent à avoir des postes plus importants », a ajouté Al-Sbihi selon The Independant en arabe en soulignant encore que : « les politiques de compromis basées sur les calmants n’ont pas réussi à traiter ce phénomène ».

Même Coronavirus est raciste…

Contrairement à l’obligation de les soutenir, le fléau de racisme a été exploité même pour cibler des personnes infectées par le «Coronavirus». En effet, des campagnes et des attaques ont été lancées contre les personnes infectées par la pandémie par certaines autorités officielles, certains utilisateurs des médias et des réseaux sociaux, dans un discours chargé de discrimination raciale.

Il y a quelques semaines, un quotidien jordanien a publié un article intitulé «Pas de Jordaniens parmi les personnes infectées par Coronavirus à l’usine de Aqaba». Le même sujet a été abordé par d’autres sites d’information jordaniens en conservant le même titre.

 «Linda Kalash», directrice du Tamkeen Center, a tenu pour responsable, selon Daraj, le chef de l’autorité de Aqaba, Naif Bakhit, qui a déclaré qu’il n’y avait pas d’infectés jordaniens parmi les travailleurs. De plus, les responsables ont donné un congé seulement aux travailleurs jordaniens pour les protéger sans prendre en considération le côté sanitaire des travailleurs étrangers dans l’usine dont la plupart sont de nationalité indienne et résident dans des logements surpeuplés, ce qui accélère la propagation de l’épidémie parmi eux.

La spécialiste sociale a exprimé son inquiétude face à l’intimidation de certains travailleurs, soulignant qu’ils aidé la Jordanie : «les travailleurs égyptiens, par exemple, ont contribué à la construction des différentes structures en Jordanie. Il n’y a pas de bâtiments sans l’empreinte d’un travailleur égyptien, ainsi que les travailleurs dans les usines qui sont pour la plupart de nationalités étrangères, pourquoi donc toute cette intimidation?

Il convient par ailleurs de noter qu’il existe un racisme «de couleur» envers les Jordaniens de peau noire qui souffrent de certaines formes de discrimination et de marginalisation selon plusieurs indicateurs mentionnés par divers rapports.

Messages royaux

Les autorités ont continué à essayer d’équilibrer entre les deux éléments les plus importants du pays (les Palestiniens et les Jordaniens). En 2011, le roi Abdallah II a visité l’un des plus grands camps de réfugiés palestiniens en Jordanie, le camp d’Al-Wehdat. Il a y déclaré que l’union nationale est sacrée et une ligne rouge, et elle constitue l’un des fondamentaux de l’État. Le roi a de même appelé explicitement pour faire face à ceux qui tentaient de l’offenser. Cela a eu lieu quelques jours seulement après des campagnes réciproques «d’incitation et de mobilisation» enregistrées à l’époque dans le pays entre des racistes des deux côtés.

En fait, il y a 13 camps de réfugiés palestiniens répartis entre le centre et le nord du Royaume, et trois camps pour les réfugiés syriens.

Trois millions de Palestiniens sont présents actuellement en Jordanie et la question de la possibilité d’obtenir bientôt la nationalité jordanienne suscite un problème démographique et des craintes qu’Israël imposera une solution au problème palestinien en considérant la Jordanie comme étant une patrie alternative pour les Palestiniens.

Fautes et erreurs de jugement

Bassam Badareen, écrivain et analyste politique, a considéré selon the Independant, que le système des quotas dans les emplois et de postes de travail a préparé le terrain aux pratiques racistes en tenant l’État pour responsable.

L’analyste a expliqué qu’il est inévitable d’avouer l’existence d’un problème dans la réalité de la société jordanienne nécessitant d’être traité à travers des dialogues profonds, francs et responsables puisque le dossier d’union nationale a été touché.

Il a encore indiqué que la bureaucratie jordanienne a causé la division du pays de manière démographique et selon une composition de la population qui renforce la discrimination.

Quant à l’ancien premier ministre jordanien, Taher Al-Masri, selon toujours le même site, il ne préfère pas utiliser le terme «union nationale» pour parler du peuple jordanien avec toutes ses origines, mais plutôt le terme «une seule société jordanienne».

Al-Masri a ajouté que la Jordanie est un exemple de pluralisme et de diversité qui se situe géographiquement dans une région instable, à cause de nombreuses guerres, calamités et crises enregistrées dans la région. Pour confirmer par la suite sa conviction que le sujet de la patrie alternative est une marchandise israélienne par excellence, et un complot sioniste contre la Jordanie et la Palestine pour semer la discorde.

Al-Masri a barré le chemin devant ceux qui investissent dans le racisme en Jordanie en disant : «La Jordanie est un pays indépendant avec son identité nationale jordanienne, et il n’est pas une patrie alternative pour personne, et il ne le sera pas. Et tous ceux qui ont la nationalité jordanienne sont tous des Jordaniens et ont une identité jordanienne». Il a affirmé dans le même contexte que le rejet du discours des quotas et la consécration des valeurs de la justice et de l’indépendance de la justice, la consolidation des libertés, la suprématie de la Constitution et de la loi ainsi que le respect des valeurs des droits de l’Homme pourront protéger la société du racisme.

Les Syriens face au racisme

La vague d’hostilité raciale de certains Jordaniens envers les réfugiés syriens a commencé à avoir un poids important avec l’influence grandissante de la présence syrienne dans le Royaume sur la situation des travailleurs jordaniens suite au pic des déplacements syriens vers la Jordanie, il y a des quelques années. Cette vague d’hostilité a poussé certain nombre de travailleurs syriens à quitter les magasins d’Irbid de peur de confronter ces jeunes, tandis que certains commerçants ont donné des congés à leurs employés syriens de peur qu’ils soient agressés.

D’après un rapport publié par le « Sasa Post » en 2014, le Premier ministre jordanien de l’époque, Abdullah Al-Nsour, avait appelé à empêcher les Syriens de s’intégrer dans la société jordanienne, parallèlement à l’incitation raciste de certains députés jordaniens contre les réfugiés syriens en Jordanie, lors d’une session parlementaire consacrée à la discussion de la crise syrienne en Jordanie.

Au niveau populaire, un groupe de jeunes de la ville d’Irbid a mis en garde les commerçants jordaniens contre le fait de s’en tenir à la main-d’œuvre syrienne, en demandant l’expulsion de tous les Syriens travaillant dans les magasins et les marchés. Ces jeunes ont donné une semaine pour virer les travailleurs syriens.

«Human Rights Watch» avait indiqué dans un rapport précédent que les autorités jordaniennes faisaient preuve de discrimination dans le traitement des Syriens et Palestiniens fuyant la violence en Syrie vers le Royaume. L’organisation a confirmé aussi que la Jordanie avait renvoyé certains Palestiniens en Syrie après l’avoir fui dernièrement. La Jordanie a menacé d’autres de les expulser, après un traitement discriminatoire à leur encontre à cause de leur origine nationale.

Résultats choquants

Dans un ancien sondage d’opinion publié par le journal américain « Washington Post », ce dernier a révélé que la Jordanie est le troisième pays dont les citoyens ne font pas preuve de tolérance envers les autres races, après Hong Kong et le Bangladesh.

Selon ce même rapport publié par le journal sur le sondage qui a touché 81 pays à travers le monde, la Jordanie s’est classée parmi les pays les plus racistes et les moins tolérants.

Et d’après ce que rapportait le journal américain suite à ce sondage sous forme: Quel genre de voisin ne préféreriez-vous pas vivre à côté de lui? Avec l’option incluant «d’une autre race», les sondeurs la considéraient comme un indicateur de degré de la tolérance et de l’intolérance des racistes.

Bien que Hong Kong soit le pays le plus raciste selon l’enquête, le Bangladesh est arrivé en deuxième position.

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