
Il y a quatre ans, l’armée américaine achevait son retrait d’Afghanistan, le 30 août 2021, après vingt ans de présence. Cela marquait la fin de la plus longue guerre de l’Amérique.
Tout ce dont je me souviens au début, ce sont les images en boucle** à la télévision, des séquences qui défilaient, passant de ma confusion aux explications floues de mon professeur de CM1. Rapidement, entre les versets bibliques que j’avais appris par cœur et la liste de mes corvées après l’école, un flot de mots inconnus et de lieux lointains a fait irruption : terroriste, Taliban, Al-Qaïda, Afghanistan. À neuf ans, j’ai comblé **mon manque de compréhension en observant comment ces nouveaux termes faisaient réagir les gens autour de moi.
Voici les méchants : des terroristes déterminés** à nous voler notre liberté. Et voici les gentils : les soldats américains prêts à risquer leur vie pour la protéger.
J’aimerais pouvoir dire que ma compréhension de la militarisation américaine et de sa politique** étrangère a mûri avec moi. Ce ne fut pas le cas. Ces premières leçons, ancrées dans la peur des musulmans et la justification de la guerre, ont persisté pendant des années avant de commencer à se démanteler.
La soi-disant «guerre contre le terrorisme» me semblait appartenir à un monde totalement différent : des images de désert poussiéreux, des combats sans fin, une guerre qui n’avançait jamais. Parfois, elle devenait réelle, quand un parent d’un camarade de classe rentrait de déploiement, accueilli par des parades et des cérémonies. Mais en classe, nos discussions ne dépassaient jamais le simple «Soutenons nos troupes».
On ne nous apprenait pas où se trouvait l’Afghanistan sur une carte, ni qu’il avait déjà subi des décennies d’invasions avant la nôtre. On ne nous disait pas qu’au cours de la première semaine de la campagne aérienne américaine, des bombardiers B-1 de l’US Air Force avaient largué cinquante munitions à sous-munitions, contenant plus de 10 000 mini bombes. Ou que plus de 47 000 civils afghans avaient été tués au cours de la guerre, faisant partie d’un bilan estimé à plus de 400 000 morts civiles dans les conflits post-11 septembre menés par les États-Unis dans la région.
À l’époque, les seules histoires humanisantes dont je me souvienne concernaient des Américains liés aux attentats du 11 septembre. Les Afghans, eux, étaient sans visage, réduits à l’image du «terroriste»: brun, grand, barbu, originaire d’Asie de l’Ouest.
Ce n’est que douze ans après le 11 septembre que je suis tombé par hasard sur un pan caché de l’histoire de ma propre famille : la guerre secrète américaine au Laos. Ma mère, une réfugiée, avait fui les bombardements américains et la guerre civile. Découvrir cela près de 30 ans après ma naissance a brisé ce que je croyais savoir de l’Amérique et de ses guerres. Si moi, un Américain d’origine laotienne, j’avais pu grandir sans connaître cette histoire, qu’elles **étaient les autres vérités effacées ?
Cette quête m’a conduit à découvrir l’histoire des Hmong du Laos, recrutés dans les unités spéciales de guérilla (SGU) parrainées par la CIA dans les années 1960 et 1970. Lorsque les États-Unis se sont retirés après les accords de paix de Paris en 1973, ils ont abandonné plus de 100 000 soldats et civils hmong. Environ 25 % de la population du Laos est devenue réfugiée ; seulement 2 500 Hmong ont été évacués par les États-Unis. Les autres ont fui à travers le Mékong, se sont cachés dans la jungle, ou ont été tués.
Aujourd’hui, environ 260 000 Hmong vivent aux** États-Unis, mais beaucoup rencontrent encore des obstacles pour obtenir la citoyenneté, car le USA PATRIOT Act et le Real ID Act ont qualifié les combattants des SGU de «terroristes». Désormais, les réfugiés hmong, laotiens et cambodgiens risquent la déportation vers des pays qu’ils ont fuis, contraints de retourner dans une patrie qu’ils n’ont jamais connue ou qu’ils ont quittée dans la terreur.
Un schéma douloureux s’est dessiné: les États-Unis mènent des guerres, puis abandonnent leurs alliés, laissant derrière eux des générations de dévastation.
En Afghanistan, aujourd’hui, plus de 1 100 kilomètres carrés de terres – une superficie équivalente à 205 000 terrains de football américains – restent contaminés par des mines terrestres et des engins non explosés (UXO). Au Laos, plus de cinquante ans après les derniers bombardements, des dizaines de millions de sous-munitions non explosées menacent encore des vies et des moyens de subsistance. Mercredi, dans la province de Badghis, dans le nord-ouest de l’Afghanistan, trois enfants ont été blessés après avoir découvert un UXO, qu’ils avaient pris pour un jouet. Quelques jours plus tôt, dans la province de Maidan Wardak, un UXO a tué un enfant et blessé quatre autres. Selon The HALO Trust, la plus grande organisation mondiale de déminage, un Afghan sur cinq court toujours le risque d’être blessé ou tué par des mines et des explosifs.
Les bombes à sous-munitions constituent l’un des parallèles les plus frappants. Au Laos, on estime que 270 millions de sous-munitions ont été larguées ; environ 80 millions n’ont pas explosé. Pendant la «guerre contre le terrorisme», les forces américaines ont de nouveau utilisé des bombes à sous-munitions en Afghanistan, malgré une condamnation internationale généralisée. Les victimes civiles, les taux d’échec élevés et les dangers à long terme n’ont pas été *des leçons apprises, mais des erreurs répétées. Les agriculteurs afghans, comme les villageois laotiens avant eux, héritent désormais de champs ensemencés d’explosifs plutôt que de récoltes.
Depuis 2013, les États-Unis ont été le premier donateur humanitaire en Afghanistan. Mais avec la suspension de l’USAID en 2025, la situation a changé. Plus de 400 centres de santé ont fermé en Afghanistan, privant plus de trois millions de personnes de soins médicaux. Un gel de 90 jours de l’aide étrangère américaine a interrompu des programmes vitaux de déminage au Laos, au Cambodge et au Vietnam. Les victimes d’engins explosifs au Laos, qui dépendaient de financements pour accéder à des soins médicaux urgents, se sont vu refuser toute aide après le démantèlement de l’USAID et l’arrêt des fonds de l’État.
Nous vivons à une époque où ces échecs ne sont plus cachés, mais diffusés en temps réel. De la Palestine au Congo en passant par l’Ukraine, nous observons le même mépris pour les vies humaines en dehors des frontières américaines.
Dans mon rôle actuel chez Legacies of War, je me suis engagé à** briser ce cycle de l’oubli. Grâce à notre Legacies Library, un centre numérique de livres, de films et de ressources, ainsi qu’à des projets comme la Frise chronologique sur la guerre secrète américaine au Laos par Fred Branfman et Bouangeun Luangpraseuth, nous travaillons à exhumer les histoires cachées et à amplifier les voix des survivants. Notre objectif est simple, mais urgent : montrer comment le secret, le silence et l’effacement perpétuent une guerre sans fin.
Nous ne pouvons plus nous contenter d’une compréhension digne d’un enfant de CM1 de la militarisation américaine. Pour prévenir les guerres futures, nous devons nous reconnecter à **notre propre héritage et apprendre les expériences de nos ancêtres : la guerre, le déplacement, la quête d’un foyer.
Il n’y a pas de secret pour la paix. Elle commence par la compassion et exige que nous** écoutions ceux qui ont payé le prix le plus lourd.







