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Islamisme contre société civile en Turquie – et Bruxelles paie la note

Lorsque Erdoğan est arrivé au pouvoir en 2002, il promettait « une démocratie plus avancée ». Deux décennies plus tard, cette promesse est en ruine. Le système politique turc a été réduit à un modèle majoritaire rudimentaire, tandis que tous les mécanismes de participation démocratique ont été démantelés. Au-delà du vote tous les quelques années, les citoyens n’ont pratiquement aucun droit de regard. Manifestations, grèves, organisation indépendante – tout est de facto interdit. Depuis 23 ans, le gouvernement de l’AKP n’a pas seulement écrasé l’opposition, il a aussi muselé la véritable société civile.

Les lois encadrant les ONG ont été durcies encore et encore ; des milliers d’associations et de fondations ont été interdites en 2016. Quiconque défend les droits civiques risque perquisitions, arrestations et procès. Le cas le plus emblématique est celui du philanthrope Osman Kavala : en dépit d’un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, il croupit derrière les barreaux depuis neuf ans, condamné à la prison à perpétuité. Les rassemblements publics sont étouffés par la violence policière, et les organisations indépendantes ont été reléguées hors de vue. Le bénévolat et l’engagement civique se sont effondrés.

L’étranglement financier complète le tableau. Les entreprises n’osent plus soutenir les ONG indépendantes, tandis que les citoyens, frappés par la crise économique, peinent à se nourrir, encore moins à faire un don. Par la répression et la précarité, Erdoğan est parvenu à faire taire la vie civique.

Mais il existe des exceptions : les favoris du régime prospèrent. Parmi eux, TÜRGEV, dont la fille d’Erdoğan siège au conseil d’administration, et TÜGVA, présidée par son fils. Ces organisations bénéficient de l’appui de l’État et de conventions officielles avec le ministère de l’Éducation. Leur mission est claire : former les enfants et adolescents dans une vision islamo-conservatrice plutôt que laïque. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes passent par leurs programmes financés par l’argent du contribuable.

Le scandale ne s’arrête pas là. L’Union européenne elle-même contribue à financer ces groupes. Grâce à Erasmus+, TÜRGEV et TÜGVA recevront près de 450 000 € rien qu’en 2025. Entre 2021 et 2025, plus de 1,5 million d’euros de fonds européens ont été versés à des organisations qui méprisent ouvertement les valeurs européennes et dénoncent la culture occidentale comme corrompue.

La fondation Diyanet, liée à la puissante autorité religieuse de l’État, profite également de la manne. Malgré un revenu annuel de 170 millions d’euros, elle a empoché 50 000 € supplémentaires de subventions européennes. Sa littérature affirme qu’« une femme doit obéir à son mari » et suggère même que les filles de neuf ans peuvent se marier. Dans le même temps, la Diyanet a commencé à promouvoir l’adoption de règles inspirées de la charia en Turquie, prêchant contre les choix vestimentaires des femmes et remettant en cause l’égalité des droits en matière d’héritage.

Tandis qu’une petite élite loyale prospère grâce à ce système de patronage, le reste du pays sombre dans la pauvreté. Deux tiers des Turcs affirment avoir du mal à s’en sortir, un sur cinq vit dans une misère extrême, et trois sur quatre n’entrevoient aucune amélioration économique.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 2 000 entreprises ont fait faillite durant les cinq premiers mois de cette année. Des secteurs clés – textile, construction, ameublement – s’effondrent, faisant grimper le chômage. Un tiers de la population active est désormais considéré à la fois sans emploi et sans espoir.

Et ceux qui osent protester en paient le prix fort. Lorsqu’un agriculteur d’une province conservatrice a donné gratuitement ses pommes de terre invendables, il a été poursuivi pour « insulte au président » et « incitation du public ». Le ministère du Commerce l’a accusé de « fausser le marché » et a menacé de lui infliger une amende pouvant atteindre 350 000 €.

Un homme incapable de vendre ses pommes de terre risque une sanction ruineuse, tandis que le reste de la population ne peut même plus s’acheter un paquet de chips avec le plus grand billet du pays. Une marque qui coûte 2,49 € en Allemagne se vend l’équivalent de 7 € en Turquie – dans un pays où le salaire minimum mensuel n’est que de 460 €. Les agriculteurs, les pommes de terre et les travailleurs disponibles ne manquent pas. Ce qui fait défaut, c’est une économie qui fonctionne.