La bataille de Bitar enflamme la rue : Le duo chiite conduira-t-il le Liban vers une guerre civile ?

L’affaire des enquêtes sur l’explosion du port de Beyrouth s’est transformée en une bombe à retardement, en laissant présager un nouveau « 7 mai », après la mort de 6 personnes et la blessure d’autres dans le quartier Tayouné de Beyrouth suite à une fusillade près d’une manifestation organisée par les partisans des milices du « Hezbollah » et du mouvement «Amal» pour revendiquer de mettre à l’écart l’enquêteur judiciaire, le juge « Tarek  Bitar » du dossier d’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth.

Le commandement de l’armée libanaise a indiqué dans un communiqué: « Alors que des manifestants se dirigeaient vers la région d’Adliya, ils ont été victimes de coups de feu dans la région de Tayouné – Bedaro. L’armée s’est en effet précipitée pour encercler la région et se déployer dans ses quartiers et ses entrées, en mobilisant ses patrouilles pour trouver les assaillants et les arrêter », et d’ajouter que : « les unités de l’armée déployées tireront sur toute personne armée se trouvant sur les routes et sur toute personne qui tire de n’importe où, et elles demandent aux civils d’évacuer les rues ».

Il convient de rappeler que les partisans des milices du « Hezbollah » et du mouvement Amal ont appelé à un sit-in contre le juge d’instruction dans l’affaire de l’explosion du port de Beyrouth, Tarek Bitar, et ils commençaient à se rassembler dans le quartier de Tayouné avant de se diriger vers le Palais de Justice de Beyrouth, où se tient le sit-in.

L’Alliance du duo chiite

Hassan Nasrallah, le secrétaire général du parti, avait demandé le limogeage du juge Bitar, et les ministres du parti au gouvernement ont rejoint les ministres du mouvement Amal pour demander la démission. Et le duo chiite (Hezbollah et mouvement Amal) a menacé de faire tomber le gouvernement de Najib Mikati si cette revendication n’était pas réalisée, et de se mobiliser dans la rue pour forcer les autorités compétentes à se débarrasser du juge.

Le rédacteur en chef du journal « Al-Liwaa », Salah Salam, a mis en garde mercredi contre « la mobilisation de la rue parce qu’il s’agit d’une arme à double tranchant », en soulignant que « personne ne peut prédire comment cela pourrait se terminer et ce qui pourrait se passer dans la rue, et la possibilité d’infiltration d’un élément parmi les manifestants entre les deux équipes est probable à chaque instant, d’autant plus qu’il n’est pas toujours possible de contrôler le mouvement de la rue ».

Salam a affirmé : « La rue est divisée en deux, comme si nous étions revenus au stade des divisions verticales entre les équipes du 8 et du 14 mars ces dernières années, avec une seule différence c’est que cette fois dans la rue il y a les alliés de l’accord de Mar Mikhael, Hezbollah et le Mouvement patriotique libre », en affirmant que « le gouvernement libanais est paralysé en attendant de trouver un arrangement créatif pour la mission du juge d’instruction dans l’affaire de l’explosion du port de Beyrouth, le juge Tarek Bitar.

Il a rappelé que « le gouvernement de Mikati a répandu une atmosphère d’optimisme lors des premiers jours, mais cette atmosphère s’est rapidement évaporée à cause des divergences au sein du gouvernement lui-même, et nous observons l’hésitation claire du gouvernement à établir un plan rapide de réformes et de sauvetage, en essayant d’ouvrir les portes de l’aide aussi vite que nécessaire », en soulignant que « la nouveauté dans ce dossier, c’est qu’un conflit a éclaté entre les deux alliés : « Le Hezbollah » et « Le Mouvement patriotique libre ».

Le rédacteur en chef Al-Liwaa, Salam, a également affirmé qu’« il y a un effort pour trouver une issue, mais le duo chiite ne veut rien que le limogeage de Bitar, car il a pris un caractère personnel après le dernier discours du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et à partir de là trouver une solution est difficile si le duo chiite ne change pas de position», en expliquant que « l’implication du Parlement actuellement serait peut-être un peu tardive, mais il ne va pas atténuer la crise actuelle, car la crise tourne autour de maintenir Bitar ou de le limoger ».

Des sources bien informées ont révélé que le « Hezbollah » veut que la manifestation d’aujourd’hui avec le mouvement Amal confirme qu’il détient la rue et qu’il peut l’occuper et éclater le Liban quand il le veut », et de poursuivre : « c’est une démonstration pour confirmer que tout le pays est sous son contrôle et que les négociations passent nécessairement par lui et non pas par une époque créée par lui-même et pour elle il a bloqué le pays ».

Il est à noter que le « duo chiite » a rejeté la proposition du ministre de la Justice de soumettre leurs objections à l’inspection judiciaire, et de former un comité arbitral composé de juges proposé par le Conseil supérieur de la magistrature pour enquêter sur les abus du juge Bitar s’il y en a, sachant que le « duo chiite » ne s’oppose pas au limogeage de Bitar par le biais du conseil judiciaire suprême.

Guerre civile…

La campagne de Nasrallah contre le juge « Bitar » intervenait suite à de sérieux indices selon lesquels son enquête révélera l’étendue de l’implication du Hezbollah dans la question du stockage de la matière de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth, ayant causé le 4 août 2020 une catastrophe majeure qui détruisait le port et une partie de la capitale libanaise et faisait plus de deux cents morts.

Et des sources politiques ont révélé hier, mercredi, que « Tarek Bitar » s’apprête à accuser le Hezbollah du crime de l’explosion du port, et le parti ne peut pas supporter les conséquences d’un crime qu’il n’a pas commis, en soulignant que « ce qui est demandé est  d’écarter Bitar de l’enquête, sinon le Hezbollah, le Mouvement Amal et Marada suspendront leur participation à la session d’aujourd’hui ainsi que d’autres mesures vont suivre dont la suspension de leur participation au gouvernement.

Il est à noter que « Mikati a déclaré plus tôt que le Liban ne peut pas se permettre de révoquer un deuxième juge après la révocation du premier enquêteur en février lorsque le tribunal a accepté une plainte mettant en cause son impartialité ».

Des observateurs ont affirmé que « Nasrallah a barré la route tôt devant la poursuite de l’enquête et il a préféré y mettre un terme afin d’éviter de découvrir comment la matière de nitrate d’ammonium a été entrée à Beyrouth et stockée dans l’un des dépôts du port », en ajoutant que « le Hezbollah a mis Mikati devant un dilemme, lorsque le gouvernement s’est réuni mardi, mais le conseil s’est vite reporté après une dispute et une altercation entre le président de la République, Michel Aoun, et le ministre du Mouvement Amal, Bassam Mortada – qui s’est montré incapable de prendre aucune décision face au Hezbollah.

Bitar a tenté d’interroger l’un des hauts responsables politiques du pays, l’ancien ministre des Finances Ali Hassan Khalil, qui a déclaré que toutes les options étaient ouvertes à une escalade politique. Et Khalil est le bras droit du président du Parlement Nabih Berri et un allié très proche du Hezbollah. Il menaçait de pousser le Liban « vers une guerre civile ». Bien que « Bitar » ait tenté à interroger de nombreux politiciens alliés au Hezbollah, mais il n’a cherché à interroger aucun membre du parti lui-même.

De son côté, le chef du Parti des Forces libanaises, Samir Geagea, a appelé mercredi le président de la République, Michel Aoun, le Premier ministre et l’ensemble du gouvernement à « assumer leur responsabilité en refusant de se plier aux intimidations du Hezbollah », en soulignant que « s’ils arrêtent les enquêtes sur le dossier du port objet de ces intimidations, ils doivent démissionner immédiatement à commencer par le président de la République ».

Le parti Kataeb (Forces libanaises) dirigé par « Sami Gemayel » a considéré dans un communiqué que « ce qui s’est passé lors du conseil ministériel a prouvé le mensonge du gouvernement indépendant, et a confirmé  sans aucun doute que le Hezbollah a dominé les institutions et a fait tomber toute considération pour le concept de l’État. Le président du parti Kataeb a encore dit qu’«il est temps de délégitimer cette tutelle en changeant la Chambre des représentants lors des prochaines élections et en choisissant des patriotes compétents capables de sauver le Liban ».

Un nouveau 7 mai…

En revanche, le duo chiite insiste à menacer de conflits internes et d’un nouveau « 7 mai ». Le « Hezbollah » et le « Mouvement Amal » ont affirmé dans un communiqué conjoint, aujourd’hui jeudi, que « les événements qui se déroulent à Tayouné dans la capitale, Beyrouth, vise à entraîner le Liban dans une sédition voulue», en ajoutant que « cette attaque par des groupes armés et organisés vise à entraîner le pays dans un conflit prémédité, dont les responsables sont les instigateurs et les parties qui se cachent derrière le sang des victimes et des martyrs du port afin d’obtenir des gains politiques injustes ».

La journaliste « Sahar al-Khatib » estime que « l’expérience avec le Hezbollah nous a appris que lorsque la solution politique est absente pour lui, il recourt à l’escalade sécuritaire en utilisant les armes, ou à la rue menacée d’armes, ou les apparitions miraculeuses aux petites heures du matin avec des tuniques noires en tant que messages de menace», en notant que « Il y a certains qui évoquent aujourd’hui, le 7 mai, mais la vraie crise pour le parti est qu’il ne peut pas reproduire le 7 mai de la même façon car l’opposant politique n’est pas irréprochable et bien encadré afin de pouvoir jouer dans son terrain ».

Le journaliste « Marwan Al-Amin » a évoqué sur Facebook que « le 7 mai, le Hezbollah avait un adversaire clair, représenté par les forces du 14 mars, avec une majorité parlementaire qui dirigeaient le gouvernement. L’adversaire avait des leaders dont le parti voulait les ruiner et les briser », en soulignant que « aujourd’hui, il n’y a pas de partie politique populaire face au Hezbollah, mais son adversaire est le peuple (ils n’ont pas de majorité parlementaire ni d’autorité ministérielle), et il n’y a pas de dirigeants qui peuvent être soumis, mais des gens – des individus sans leader, et aucune région géographique et secte anti-Hezbollah ne peut être maîtrisée et brisée».

Il y a de grandes craintes au Liban concernant l’explosion de la rue, après la crise dans le dossier de l’enquête de l’explosion du port, car l’attention sera focalisée sur ce qui se passera à l’intérieur du Palais de la Justice et ses environs, au milieu des avertissements contre des tentatives d’« intimidation » du Juge « Bitar ».

Il convient de rappeler que les événements du 7 mai 2008, ayant eu lieu dans la capitale libanaise, Beyrouth et certaines régions du Mont Liban, ont fait 71 morts, parmi l’opposition et les partisans. Ils sont considérés comme étant les plus dangereux et violents depuis le fin de la guerre civile libanaise en 1990. Ils intervenaient suite à deux décisions du Conseil des ministres libanais décidant de confisquer le réseau de télécommunications du Hezbollah et de renvoyer le directeur de sécurité de l’aéroport de Beyrouth, Wafik Choukeir. Cela était considéré par l’opposition comme un dépassement du communiqué ministériel soutenant la Résistance.

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