
Ahmed Al-Romoh
Résumé exécutif
Ceux qui ont le plus nui à la réputation de la laïcité appartiennent à trois catégories : les dirigeants arabes, les élites laïques extrêmes et les partisans de l’islam politique, prêts à conquérir le pouvoir à tout prix.
Les dirigeants se présentaient au monde comme laïques, mais n’ont pas appliqué les principes les plus simples de la laïcité, comme la neutralité. Ils étaient de véritables autocrates, où les récompenses reposaient sur la loyauté plutôt que sur la compétence.
Les élites laïques radicales, avant le Printemps arabe, ont exploité la laïcité lors de la vague de gauche pour la présenter comme une « religion » opposée à celle de leurs sociétés. Quant aux partisans de l’islam politique, ils ont présenté la laïcité à leurs fidèles comme l’ennemie de la religion et de la piété.
Chacun de ces trois groupes a ainsi dénaturé l’essence de la laïcité. Ce texte cherche à expliquer pourquoi elle souffre d’une mauvaise réputation dans le monde arabe à travers les sections suivantes :
Sections :
- Introduction
- Qu’est-ce que la laïcité ? Et comment est-elle née ?
- De l’Occident à l’Orient
- Le conflit islamo-laïque ?!
- La guerre des slogans : islamisme vs laïcité
- Le slogan « L’islam est la solution »
- Le slogan « La laïcité est la solution ? »
- Conclusion
Introduction
Au début du XXᵉ siècle, peu après la chute du califat islamique, deux groupes ont contribué à ternir la réputation de la laïcité :
Premier groupe : les « gauchistes » arabes qui, par la diffusion du communisme, ont tenté d’utiliser la laïcité comme un cheval de Troie pour pénétrer nos sociétés et promouvoir l’athéisme soviétique. Ils la présentaient comme une « religion » alternative opposée à l’islam.
Deuxième groupe : les partisans de l’islam politique, visant à reconquérir le pouvoir en islamisant la société. Leurs prédicateurs et écrivains ont déformé la laïcité et diabolisé l’Occident. Le Dr Muhammad Amara, figure majeure de l’islam politique, affirmait même que la laïcité signifiait « rompre le lien entre le ciel et la terre ». Pendant le pic du réveil islamique, cette propagande s’est acharnée sur la laïcité, accusant ses défenseurs d’impiété et d’opposition à l’islam. La laïcité a ainsi acquis une réputation négative auprès des communautés religieuses et des partisans de l’islam politique.
L’extrémisme des deux groupes a conduit à l’injustice et à la déformation de la laïcité. Sa mauvaise image résultait à la fois d’une incompréhension du concept et de sa mauvaise application :
Le premier groupe s’en est servi pour propager une idéologie athée rejetée par nos sociétés.
Le second groupe a compris que la diffusion de la culture laïque l’empêcherait d’accéder au pouvoir.
Il est donc essentiel d’examiner le terme lui-même, ses origines et son sens, afin de comprendre ses objectifs — qu’il soit rejeté par ceux qui ne connaissent la laïcité qu’à travers les laïques qui l’ont décrédibilisée ou par les islamistes fanatiques qui la présentent comme athéisme et mécréance.
Qu’est-ce que la laïcité ? Et comment est-elle née ?
Un facteur qui nuit à la laïcité et déforme sa réputation est l’absence de consensus sur une définition précise. On peut donc dire :
La laïcité est une culture et un système qui délimite clairement les frontières entre la religion et l’État. Elle organise les affaires sociétales et temporelles sans interférer dans la pratique religieuse des individus. Elle garantit ainsi l’indépendance de la politique, de l’économie, de la recherche scientifique, de l’art et de la législation vis-à-vis des autorités religieuses.
La séparation des trois pouvoirs est essentielle pour atteindre la laïcité. Ces pouvoirs sont indépendants de l’autorité religieuse, qui ne peut intervenir dans leur fonctionnement. La laïcité ne reconnaît pas de religion officielle d’État, mais permet aux croyants de pratiquer leurs rites et les protège.
La laïcité n’a été reconnue comme doctrine intellectuelle de gouvernance qu’au XVIIᵉ siècle, lorsque Baruch Spinoza en discuta pour libérer la compréhension de la Bible du monopole clérical, la rendre accessible au public et émanciper les croyants de l’autorité de l’Église. Son approche déconstructive n’a cependant pas été entièrement systématisée.
George Holyoake, écrivain britannique, est considéré comme le premier à avoir forgé le terme « secularism » en 1851 dans The Reasoner, le définissant comme un système social séparé de la religion, mais non opposé à celle-ci.
Cependant, les pratiques laïques ont précédé cette définition. Après le succès de la Révolution française de 1789, elles sont devenues le système de l’État moderne avec la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. L’Espagne républicaine adopta également un système laïque entre 1868 et 1876. La laïcité est ainsi progressivement devenue un système d’État, séparant l’autorité politique de l’autorité religieuse — un processus comparé à la séparation de jumeaux siamois, culminant en un « divorce » officiel entre pouvoirs politiques et religieux.
De l’Occident à l’Orient !
La sécularisation s’est étendue à l’Orient. La Turquie fut le premier pays musulman à instaurer un système laïque sous Kemal Atatürk. Toutefois, sa laïcité était dure : hostile à la religion, elle ne se contentait pas de séparer religion et politique, mais combattait également ses manifestations dans tous les aspects de la vie. Cette sévérité explique en grande partie la mauvaise réputation de la laïcité.
En Égypte, l’appel à la sécularisation précédait Atatürk. Le Parti laïque égyptien fut fondé en 1913, rapidement renommé Wafd. La laïcité de l’État ne devint visible qu’après la Révolution de juillet 1953, et sous une forme timide. Le conflit laïc-islamique fluctuait selon la proximité du gouvernement avec le courant islamique.
En Syrie, le mandat français renforça l’idée d’un État laïque. Le Baas, au pouvoir depuis 1963, déclara laïc l’État sans instaurer de véritable laïcité. Plus il restait au pouvoir, plus sa pseudo-laïcité déformait l’essence du concept et ternissait sa réputation.
En Irak, la laïcité proclamée après l’indépendance en 1932 servait surtout les intérêts des détenteurs du pouvoir. Le Baas, au pouvoir, prétendit adopter la laïcité, mais avec un régime de parti unique interdisant le pluralisme politique et concentrant le pouvoir. Le conflit du Baas avec l’islam politique chiite et sunnite contribua largement à la mauvaise image de la laïcité. Après l’occupation américaine de 2003, l’Irak adopta l’islam chiite comme religion d’État en 2005.
Ainsi, les expériences baasistes en Irak et en Syrie expliquent en grande partie la mauvaise réputation de la laïcité dans le monde arabe : autoritarisme, idéologie unique imposée et suppression de la vie politique. Elles ont fourni à l’islam politique un prétexte pour rejeter la laïcité.
L’expérience de Bourguiba en Tunisie reste cependant l’exemple arabe le plus abouti de laïcité, malgré son application coercitive. Il déclara la Tunisie État laïque, ignorait partiellement l’opposition islamiste et proposa un modèle laïque parmi les plus réussis de la région.
Globalement, l’expérience arabe de la laïcité a été un échec : pseudo-laïcité, autoritarisme, divinisation des dirigeants, ternissant sa pureté et son image.
Le conflit islamo-laïque ?!
La région a connu des conflits entre islamistes et laïques, allant du débat intellectuel aux conflits armés, assassinats et, dans certains pays, à la guerre civile, causant des milliers de morts innocentes. Exemples : la Syrie pendant la lutte des Frères musulmans contre Assad dans les années 1970, et l’Irak entre le Baas et l’islam politique.
En Égypte, le pouvoir s’est disputé sous le prisme laïcité-islam, depuis le régime de Nasser et les Frères musulmans (Organisation 65 dirigée par Sayyid Qutb), jusqu’au groupe Takfir wal-Hijra fondé par Shukri Mustafa et le Groupe islamique d’Omar Abdel Rahman, incluant la vague d’assassinats des années 1990.
Il faut aussi rappeler la « décennie noire » algérienne (début 1990) et le conflit de Kadhafi avec les Frères musulmans en 1996. Ces luttes ont encore nui à la réputation de la laïcité.
Ces conflits prétendaient opposer laïcité et islam, mais en réalité, les deux étaient innocents.
À l’échelle intellectuelle et médiatique, les débats entre figures de chaque camp ont précédé ou accompagné ces luttes politiques, et le conflit islamo-laïque perdure depuis les premiers appels à un État laïque.
Exemples notables : débats entre Muhammad Abduh et Anton Farah (début XXᵉ siècle, Égypte), débats de 1992 au Salon du livre du Caire et au club des ingénieurs d’Alexandrie, débats en Syrie entre Al-Bouti et Tayeb Tizini, ainsi que dans les médias contemporains (ex. Al-Jazeera, « La direction opposée » entre Yusuf Al-Qaradawi et Sadiq Jalal Al-Azm).
Le salafisme contemporain et ses religieux influents, par leur présence médiatique, ont insulté la laïcité, déformé son image et déclaré ses défenseurs infidèles (takfir), justifiant assassinats et attentats, surtout en Syrie et Irak.
Ces évolutions ont fait émerger deux slogans rivaux : « L’islam est la solution » et « La laïcité est la solution », toujours source de divisions violentes.
La guerre des slogans islamistes/laïques !
Paradoxalement, certains des plus éminents défenseurs de la laïcité étaient diplômés d’Al-Azhar.
Sheikh Ali Abdel-Raziq, avec Islam et les fondements du gouvernement (1925), défendait une interprétation spirituelle de l’islam, séparée de l’autorité politique.
Dr Taha Hussein, dans La poésie pré-islamique (1926), appelait à la fin de la domination religieuse sur la recherche et la créativité, préparant le terrain pour un État laïque.
Sheikh Khaled Mohammed Khaled, avec D’ici nous commençons (1950) et Démocratie pour toujours (1953), prônait la séparation religion/État, provoquant rupture avec les Frères musulmans et interdiction par Al-Azhar.
Ces trois ont subi campagnes médiatiques et pressions religieuses, notamment pour Abdel-Raziq et Hussein. De ces luttes sont nés les slogans durables : « L’islam est la solution » et « La laïcité est la solution ».
Le slogan « L’islam est la solution »
Apparu dans les années 1980 via le livre de Khaled Al-Zaafrani, adopté ensuite par l’Alliance islamique égyptienne. L’objectif : islamiser la société et appliquer la charia, légitimé par le système judiciaire.
Le slogan était populiste : mobiliser la jeunesse religieuse pour regagner le pouvoir. L’économie islamique fut proposée comme alternative, mais échoua à cause de fraudes massives. La promotion des miracles scientifiques du Coran et de la Sunna renforça la propagande islamiste, largement discréditée après la diffusion des réseaux sociaux.
L’éveil islamique prit fin après 2001, révélant une tromperie religieuse au profit des régimes autoritaires et de l’islam politique. Cette propagande poussa les laïques à adopter le contre-slogan : « La laïcité est la solution ».
Le slogan « La laïcité est la solution ? »
Apparu au début du XXIᵉ siècle, après l’échec de l’islam politique lors du Printemps arabe.
Dr Farouk Al-Qadi, dans La laïcité est la solution (2010), démontre que l’islam organise la relation à Dieu mais ne prescrit pas de système de gouvernance. Chaque citoyen a des droits civiques complets, et la séparation religion/État est essentielle : « il n’y a pas d’État dans la religion, ni de religion dans l’État — mais coexistence ».
Bashir Hanidi a écrit une étude similaire, défendant la laïcité comme rempart contre l’expansion de l’islam politique et levier de renaissance arabe.
Conclusion
Les principaux responsables de la mauvaise image de la laïcité sont : les dirigeants arabes et les élites laïques extrêmes.
Les premiers se présentaient comme laïques mais négligeaient la neutralité, récompensant la loyauté plus que la compétence.
Les secondes exploitaient la laïcité comme « religion » contre celle de leurs sociétés.
Il faut distinguer deux types de laïcité :
La laïcité malveillante : rigide, imposant un modèle unique (ex. URSS, Chine, Corée du Nord).
La laïcité bienveillante : respecte la religion, garantit la pratique des rites pour tous et reste neutre.
La laïcité ne signifie pas athéisme, mais neutralité. Certains laïques sont athées, d’autres pratiquent une religion tout en défendant la séparation religion/État, clé d’une société pluraliste. La liberté est un principe humain soutenu par le Coran : « Nulle contrainte en religion ».
Enfin, la laïcité occidentale permet aux musulmans, y compris réfugiés, de construire des mosquées, tandis que les États islamiques interdisent souvent les églises et temples non islamiques. Dans un État laïque, on peut déclarer sa religion ou secte sans crainte — interdit dans certains pays islamiques comme l’Iran, l’Arabie saoudite et l’Afghanistan.







