La nouveau pouvoir d’Erdogan en Allemagne

Michel Laubsch

Turkish President Recep Tayyip Erdogan arrives before a meeting with European Commission President and EU Council President at the EU headquarters in Brussels on March 9, 2020. (Photo by JOHN THYS / AFP) (Photo by JOHN THYS/AFP via Getty Images)

Le chancelier allemand, Olaf Scholz, a effectué une visite inaugurale en Turquie en mars pour demander au président turc de déployer plus d’effort en tant que médiateur dans l’invasion russe de l’Ukraine. Et lors d’une conférence de presse conjointe après les discussions entre les deux chefs de gouvernement, Scholz a été surpris, ainsi que les participants ont rapporté que même le célèbre « sourire de Scholz » s’est figé sur le visage du chancelier pendant un instant. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

Ce qui est étonnant, il a apparemment sans consultation préalable avec son homologue de Berlin, le dirigeant autocratique a abordé la question de la formation des imams de Ditib, travaillant dans les mosquées allemandes sous le contrôle des autorités turques.

Erdogan a proposé l’idée de former les imams de prière islamique dans l’avenir à l’Université turco-allemande (TDU) d’Istanbul. Il s’agit d’un cercle d’études fondé il y a 14 ans en tant que coopération entre l’Allemagne et la Turquie, en partie avec un financement allemand. Selon le président turc, une filière devrait également être créée en Allemagne pour la formation des théologiens islamiques.

Le président turc a déjà nommé deux négociateurs pour la conception et la détermination des spécificités de cette idée. De son côté, Scholz a promis de « désigner deux officiers » afin de préparer les « pas appropriés », selon les propos d’Erdogan. Le chancelier fédéral n’a pas répondu à ce point de vue en laissant ainsi les déclarations du président sans commentaire.

Si le plan d’Erdogan se réalisait, cela aurait de graves conséquences sur la formation des imams en Allemagne, étant donné que les associations des mosquées de Ditib, qui sont sous le contrôle absolu de l’État turc, ont des problèmes de recrutement depuis des années. Selon les estimations du ministère allemand de l’Intérieur, environ 90 % des religieux islamiques qui travaillent en Allemagne sont envoyés de l’étranger. Pour le cas des associations de l’islam turc, qui sont supervisées par Ditib, c’est la référence religieuse pour l’institution Diyanet à Ankara.

Le gouvernement allemand a en fait voulu mettre un terme à cette domination et il a revendiqué depuis 2020 des preuves de compétences en langue allemande pour les imams, ce qui rend leur entrée plus difficile. D’autant plus qu’il soutient des cours de formation théologique se déroulant en Allemagne.

A titre d’exemple, depuis l’année dernière, il y a eu une nouvelle session de formation pour les imams de l’Islamkolleg Deutschland (IKD). La formation est donnée exclusivement en allemand.

Le projet est financé par le ministère allemand de l’Intérieur. Parmi les membres fondateurs de l’Islamkolleg il y a des théologiens islamiques, des personnalités publiques musulmanes et des associations à l’instar du Conseil central des musulmans d’Allemagne et la Communauté islamique des Bosniaques.

Lors de l’exposition de présentation en 2020, le président de l’institut IKD a insisté que les programmes de la nouvelle formation d’imams seront élaborés indépendamment de l’influence de tout État à l’intérieur ou à l’étranger. L’objectif principal devrait être d’empêcher les sermons politiques au sens de la politique nationaliste du gouvernement turc, les scandales d’antisémitisme, de l’espionnage, l’endoctrinement avec de telles formations et de l’éducation supplémentaire – et tout ce que beaucoup associent aux lieux de culte dans les associations de grandes mosquées turques.

Mais la Turquie n’est pas disposée à renoncer à son pouvoir sur les musulmans turcs en Allemagne. Il y a deux ans, le président turc a décidé «par ordre du mufti» de mettre en place une faculté de théologie à l’université TDU sans consulter les partenaires allemands.

Les experts estiment que l’objectif du gouvernement turc derrière ce pas est de ne pas perdre le monopole et l’influence idéologique sur les théologiens et les imams.

Le chancelier allemand a refusé de commenter quand il a été interrogé concernant les dernières déclarations d’Erdogan sur l’avenir théologique du TDU. La responsabilité juridique au sein du gouvernement allemand relève du ministère de l’Éducation. Selon un porte-parole du gouvernement allemand, il n’y a aucun commentaire à faire sur « les procédures internes du gouvernement ».

Le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche a été surpris par le décret présidentiel émis par Ankara. Une porte-parole a indiqué que la création d’une faculté de théologie ne peut être décidée que lors les commissions de TDU qui en sont la charge et d’une façon conjointe entre les parties allemande et turque, étant donné que le comité directeur paritaire germano-turc est le responsable.

Il semble que le gouvernement de Berlin avoir été pris par Erdogan. Le gouvernement fédéral allemand a compris depuis la visite de travail du chancelier Scholz en Turquie qu’Erdogan et son parti islamique de justice et du développement envisageaient de fonder une faculté de théologie dans l’université TDU.

Selon des enquêtes effectuées par des médias allemands, cela ne semble pas être le cas. Plus tôt à l’automne dernier, le vice-président de l’autorité religieuse turque Diyanet a informé le ministère allemand de l’Intérieur que TDU était intéressé par la coopération avec l’autorité religieuse Diyanet. Cela pourrait « éventuellement faire partie de la future approche de la formation des imams », comme indiqué au procès-verbal de la réunion, élaboré par l’ambassade d’Allemagne à Ankara et le journal allemand « Die Welt ».

Pour cette raison, la partie allemande était informée, mais elle avait aussi à l’époque des réserves autour de l’idée d’une session de théologie islamique à TDU. En 2020, l’Allemagne avait investi près de 30 millions d’euros dans l’université TDU, mais jusqu’à présent, elle a laissé des commentaires vagues concernant les gros titres négatifs qui y avaient lieu : des déclarations homophobes et le racisme de conférenciers, des plaintes contre des scientifiques critiques qui s’étaient opposés aux politiques de l’AKP et d’Erdogan.

Il n’est pas encore clair si le gouvernement allemand continuera à fournir un soutien financier à l’établissement d’enseignement, où les fonds allemands iraient directement à une organisation qui agit comme un outil de propagande en faveur du gouvernement nationaliste d’Erdogan : il s’agit de Ditib !

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