La réforme islamique en tant que concept essentiel des fondamentaux religieux

Mohamed Tarak, Iman à Liège

La résistance aux nouvelles idées, ce n’est pas nouveau. Et l’entêtement de l’être humain est aussi vieil que la civilisation. Dans l’histoire moderne, on a défini cette pathologie apparemment incurable à travers deux conflits importants au XVIIe siècle en Europe – l’un entre la religion et la science, et l’autre impliquant deux équipes parmi les pôles de la science. Le premier s’est soldé par la brutalité de l’Église forçant Galileo Galilei à renoncer à sa théorie héliocentrique sous la menace de la torture lors des enquêtes, tandis que pour le second, la confrontation épistémologique entre le philosophe Thomas Hobbes et le scientifique Robert Boyle a même secoué les fondamentaux de la science expérimentale.

Cela explique que la solidité des connaissances, la tromperie, la coercition et la propagande ne sont pas seulement la spécialité des religieux autoritaires. Ces dispositifs anti-démocratiques sont maintenant devenus des symboles capitalistes de népotisme du scientisme dogmatique et de la fausse confiance dans un effort visant la domination du monde.

Toutefois, le fanatisme théiste est plus dangereux que toute autre forme de pouvoir absolu. Et étant donné que l’islam est la deuxième plus grande religion au monde, la tendance légaliste inflexible qui prévaut dans les sociétés musulmanes est l’un des plus grands exemples de l’enfermement d’esprit affectant l’humanité aujourd’hui.

Pour cette raison, les études de Fazlur Rahman Malik (1919-1988), le grand herméneute pakistanais du Coran, peuvent servir d’exemple de réforme islamique. En fait, il implore les Musulmans de cesser de déifier les traditions reçues et d’entreprendre une étude critique de leur passé religieux. Il emmène le lecteur à travers les rebondissements intellectuels de l’histoire islamique pour appeler à la «religion de la tolérance» enracinée dans l’idée «Murjisme» sans un jugement absolu où la décision concernant la croyance ou la conduite d’une personne est laissée au Dieu.

Le « Murjisme » s’est développé d’une simple position politique à une doctrine théologique au début de l’Islam pour faire face à un groupe de fanatiques musulmans, les « Kharijites », qui tuaient les musulmans malgré leurs bonnes intentions après les avoir déclarés infidèles en considérant qu’ils avaient commis un « grand péché ».

Durant toute leur histoire, le « Murjisme » avait aidé les musulmans à coexister pacifiquement avec diverses communautés, et son absence a fait naitre un groupe de fanatiques intolérants de « Kharijites » au VIIe siècle qui avaient formé des groupes terroristes modernes du genre de Daech qui considèrent les concepts libéraux telles que les « innovations dangereuses » mènent à affaiblir l’Islam.

Il y avait une courte période dans l’histoire islamique entre le milieu du VIIIe et le début du Xe siècle lorsque, sous la domination abbasside à Bagdad, le rationalisme islamique a prospéré grâce aux mutazilites dont leur doctrine spéculative a élevé la raison au-dessus de la révélation.

Et ils croyaient que tout conflit entre le Coran et la raison n’a pas lieu d’être, et par conséquent, le premier doit être interprété selon la seconde. Cela est logique même aujourd’hui parce que la faculté humaine de penser et de raisonner est aussi divine comme tout livre sacré. Le Coran évoque les remords et les regrets des habitants de l’Enfer, en disant « Si nous avions écouté ou raisonné, nous ne serions pas parmi les gens de la Fournaise » (67:10).

L’adoption et l’utilisation des doctrines mutazilites par les premiers Abbassides ont conduit à la création de l’une des plus grandes institutions consacrées aux interprétations épistémiques de l’histoire humaine, « la Maison de la Sagesse », qui a fait progresser la recherche originale dans presque tous les domaines d’études, y compris la philosophie, la théologie, la logique, la géométrie, l’astronomie, la zoologie, la géographie, la chimie, la minéralogie et l’optique.

Cependant le retour des partisans du traditionalisme guidés par Ahmad ibn Hanbal a mis un terme à cet âge d’or du rationalisme islamique. Les récits dans le livre de Hanbal « Mousnad » des Hadiths (paroles du prophète Mohamed) reflètent ses points de vue religieux, qui étaient, sur presque chaque point, l’exact opposé de ceux des Mutazilites. Ce dogmatisme ferme a joué un rôle déterminant dans la naissance de «l’extrême droite parmi la secte des Sunnites», représentée aujourd’hui par la statique école de pensée salafiste.

L’école Asharite, à laquelle s’est retourné Abul Ala Maududi, fondateur du Jamaat-e-Islami, a attaqué le rationalisme en définissant le musulman comme étant celui qui suit les règles du Dieu sans se demander « comment et pourquoi » à l’instar du soldat qui suit les ordres sans mettre en doute leurs fondements logiques. De cette manière, la pensée libre a été opprimée. Cette même manière a fait perdre aux musulmans l’universalité.

Les théologiens musulmans ont sapé la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948 en présentant des textes alternatifs tels que la « Déclaration du Caire sur les droits de l’homme dans l’islam » qui proclame que « tous les droits et libertés sont soumis à la charia islamique ». L’une des principales conséquences de cet esprit étroit a été le déni, pour des motifs infondés, des droits de l’homme aux minorités non musulmanes dans les pays musulmans.

Les pensées de Malik sont un appel stimulant aux musulmans pour qu’ils ouvrent les yeux sur la tyrannie de l’arrogance extrémiste lancée par les religieux sectaires au nom de la défense de la charia. Dans ce cas là seulement, on peut empêcher l’islam de devenir une religion tribale.

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