L’ambiguïté stratégique de la politique étrangère turque par rapport à la guerre en Ukraine?

Ilke Toygür, professeur en sciences politiques à l’Université de Madrid

L’invasion russe de l’Ukraine a renforcé les alliances sur le continent européen et avec les partenaires transatlantiques. L’équilibre de traitement et les ambiguïtés stratégiques deviennent difficiles à maintenir. La Turquie devrait en effet déterminer où elle se positionne.

Le monde observe l’Ukraine. C’est un moment historique menant à la détérioration significative des relations entre la Russie et l’Occident. Lorsque l’Europe est confrontée à un défi géopolitique qui rappelle toutes les guerres mondiales du siècle dernier, les divisions se creusent davantage entre l’Occident traditionnel – principalement des démocraties – et les « autres ». La tendance sera de mettre la Chine dans le même panier que la Russie, même si la Chine reste prudente quant à ses prochains pas.

De nombreux autres pays seront poussés à choisir. Un pays, la Turquie, devra bientôt faire face à des choix difficiles, car établir l’équilibre pourrait ne pas suffire cette fois. Un difficile équilibre entre l’Occident et la Russie, la Turquie tente depuis longtemps de diversifier et d’équilibrer ses alliances entre l’Occident et les autres. La Turquie est un membre de l’OTAN qui possède des systèmes de missiles anti-aériens russes, à savoir le S-400. Cet achat a non seulement entraîné des sanctions CAATSA par les États-Unis – ce qui était une première contre un allié de l’OTAN – mais aussi le retrait du pays du programme F-35. Ces mesures n’ont pas entravé les relations privilégiées de la Turquie avec la Russie. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a toujours entretenu des relations personnelles avec Vladimir Poutine. Même lorsqu’ils étaient aux extrémités opposées sur la scène du pouvoir – en Syrie ou au Haut-Karabakh, par exemple – ils continuaient à parler. Cela n’a pas changé même après que la Turquie a abattu un avion russe en novembre 2015. La dépendance de la Turquie du gaz et du tourisme russes ont également été des raisons pour continuer leur dialogue. La Turquie a également confié la construction de sa centrale nucléaire – la centrale nucléaire d’Akkuyu – à la Russie.

Aujourd’hui, la Turquie reste en dehors des plans de sanctions de l’UE et de l’OTAN. Elle a de même essayé de jongler par rapport à la demande ukrainienne de fermer les détroits turcs aux navires de guerre russes – même si la Convention de Montreux soutient la demande. La Turquie a déclaré que l’attaque russe « est une grave violation du droit international et constitue une grave menace pour la sécurité de notre région et du monde ». Elle a cependant hésité à aller au-delà de cette déclaration. Toutefois, la pression ne cesse de monter – clairement et publiquement, menée par le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy – alors que d’autres acteurs continuaient d’annoncer des décisions historiques les unes après les autres, la Turquie devait prendre une décision claire en ce qui concerne les détroits. Il est important de se rappeler que la Turquie a également vendu des drones à l’Ukraine dans un passé récent et a signé avec elle un accord de libre-échange, ce qui signifie que le pays était en position de force pour affirmer qu’il soutenait l’Ukraine. La Turquie a même proposé une intermédiation entre la Russie et l’Ukraine, mais l’offre n’a pas encore été acceptée. Plus l’agression russe se poursuivra, plus la Turquie sera poussée à agir de manière plus tranchante. Même la Suisse a déclaré qu’elle appliquerait les sanctions de l’UE. Les pays candidats sont également encouragés à emboîter le pas. Bientôt, il n’y aura plus de place pour l’ambiguïté stratégique.

Et quand la poussière sera retombée ?

Néanmoins, il y a même une question plus générale qui nécessite une réflexion stratégique. Quand la poussière sera retombée, où la Turquie aimerait-elle se tenir lorsque l’architecture de sécurité européenne du 21e siècle est en discussion ? Où en était-elle au XXe siècle : membre de l’OTAN, du Conseil de l’Europe, partie intégrante de l’ordre dit occidental – ou avec les « autres » ? La Turquie a passé les dernières années à essayer de ne pas choisir et à jouer avec tous les camps les uns contre les autres lorsque cela était nécessaire.

L’année 2022 allait être décisive pour l’architecture de sécurité européenne, même sans cette guerre sur le continent. Les Européens travaillent déjà à la publication de la « boussole stratégique » en plus du concept stratégique de l’OTAN, qui sera discuté à Madrid en juin. Ces exercices de réflexion sont devenus encore plus importants à la lumière des évolutions récentes. Les mesures historiques prises tant par l’UE (en plus du paquet de sanctions, l’envoi d’armes létales à un pays tiers dans le cadre de la facilité européenne pour la paix) que par certains de ses États membres (l’Allemagne augmentant ses dépenses de défense à plus de 2 % de son PIB brut tout en facilitant un investissement ponctuel de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr en étant l’exemple le plus frappant) donnent le ton de l’architecture de sécurité européenne.

Il convient également de souligner la coordination exemplaire entre l’UE et l’OTAN. Rien ne renforce plus le lien transatlantique qu’une menace russe sur le continent. Les défis géopolitiques auxquels on ne s’attendait pas au 21e siècle vont de pair avec la nécessité de mesures drastiques. Des concepts tels que la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale, qui sont protégés par le droit international, sont devenus encore plus visibles. Une chose à laquelle il faut s’attendre maintenant est que les différents camps à travers le monde resserreront les rangs.

L’importance de la Turquie augmentera-t-elle pour l’Occident, comme elle l’avait fait pendant la guerre froide ? Peut-être. Elle jouera sûrement un rôle important dans la Mer noire, surtout en ce qui concerne les détroits. Cependant, une fois que les clivages entre démocraties et autocraties s’accentuent, la situation en Turquie sera encore plus importante. À l’heure actuelle, ces changements ont pris la Turquie au dépourvu. Le Parti de la justice et du développement (AKP) est fatigué après 20 ans au pouvoir. Le gouvernement qu’il dirige est surtout considéré comme autoritaire par beaucoup en Europe. L’économie turque est en déclin sans fin. Il est difficile de chercher un consensus durable au sein d’une société devenue extrêmement polarisée. Ce n’est pas forcément le meilleur moment pour fixer des orientations pour les décennies à venir. Mais le pays n’a peut-être pas le choix.

Cette crise a enfin et surtout démontré l’importance du bon fonctionnement des relations avec les voisins pour la souveraineté européenne. Il est important de souligner une fois de plus que la sécurité européenne ne concerne pas l’UE seulement, mais également son voisinage. En tant que partie intégrante de l’architecture de sécurité européenne au XXe siècle, la Turquie devra définir très clairement sa position. Il ne s’agit pas seulement de savoir qui gagne et qui perd, mais aussi de savoir qui s’adaptera aux changements par lesquels traverse le continent européen. L’heure est aux réaffirmations pour tout le monde. Il serait bénéfique pour l’ensemble du continent européen que la Turquie resserre également les rangs avec ses alliés traditionnels.

L’article a été publié pour la première fois par le Think Tank allemand « Stiftung Wissenschaft und Politik », Berlin.