Le président de la Commission de la lutte contre la corruption au Parlement tunisien, Badreddine Gammoudi à « MENA » : «Ennahdha s’est isolé et cherche toujours à s’emparer des richesses de l’État»

Les récentes mesures exceptionnelles prises par le président tunisien, Kaïs Saïed, portant sur le gel de l’activité du Parlement tunisien pendant un mois, la levée de l’immunité de tous ses députés, et le limogeage du chef du gouvernement et ministre de l’Intérieur par intérim, Hichem Mechichi ainsi que d’autres décisions ont suscité une large polémique au sein des cercles locaux et internationaux entre ceux qui soutiennent Kaïs Saïed, pour les mesures prises en les considérant comme étant un pas vers la rectification du processus révolutionnaire, et ceux qui les considèrent comme un coup d’État contre la démocratie et la Constitution.

L’Observatoire MENA a rencontré le député du Mouvement Echaâb (Mouvement du Peuple), Badreddine Gammoudi, qui occupe également le poste du président de la Commission de la gouvernance et de la lutte contre la corruption au Parlement. Il est revenu sur ce qui est passé le 25 juillet ainsi qu’il a abordé d’autres questions en relation avec le mouvement Ennahdha qui patauge, et sa tentative pour sortir de la crise dans laquelle se retrouve actuellement.

Le député nous a parlé également des dossiers de corruption qui devraient être ouverts, des procédures de levée de l’immunité des députés, et d’autres sujets dans cette interview :

Quelle lecture avez-vous sur les événements qui ont eu lieu le 25 juillet et les mesures exceptionnelles prises par Kaïs Saïed ?

Ce qui s’est passé le 25 juillet c’est que des foules de notre peuple sont descendues dans la rue pour mettre un terme à un régime corrompu avec ses bras mafieux et ses lobbies politiquement protégés par le mouvement Ennahdha et ses antennes qui ont conduit le pays à la destruction, à la faillite, à la pauvreté, à la marginalisation et au manque d’oxygène et des soins à l’époque de l’épidémie d’autant plus qu’ils ont fait du pays un mendiant sur les marches des organismes donateurs.  Quant aux décisions et mesures exceptionnelles prises par Kaïs Saïed, elles n’étaient qu’en réponse à l’appel du peuple, et en sa qualité, conformément à l’article 72 de la Constitution, de celui qui veille à la suprématie de la loi, il est aussi le garant de l’unité des institutions de l’État et qui préserve la paix civile. Il a en effet activé l’article 80 de la Constitution pour protéger le pays de l’effondrement et d’entrer dans un tunnel sombre.

Comment répondez-vous à ceux qui insistent à qualifier ce qui s’est passé d’un coup d’État?

Ceux qui parlent aujourd’hui d’un coup d’État devraient cesser leurs manœuvres, leur imposture et leur tromperie, car ce sont eux qui ont trahi la volonté du peuple et se sont éloignés des demandes du peuple à savoir : l’emploi, la dignité et la justice sociale et ils ont pris le pays en otage afin de servir leurs intérêts partisans étroits et les intérêts de leurs alliés parmi les lobbies, loin de l’intérêt du peuple et loin des engagements économiques et sociaux des Tunisiens.

Pensez-vous que les mesures du président de la République ont-elles conduit ou conduiront-elles à l’isolement du mouvement Ennahdha ? 

Les procédures ne visent ni à régler des comptes politiques ni à harceler les opposants ou à mettre en place des tribunaux populaires pour les juger, mais plutôt elles cherchent à mettre un terme à l’hémorragie et à l’effondrement et à nettoyer le pays de la corruption et des corrompus par la loi et par le biais de la justice, tout en garantissant toutes les conditions d’un procès équitable et les droits et les libertés fondamentaux. Mais en ce qui concerne le mouvement Ennahdhe, c’est lui qui s’est isolé parce qu’il n’était pas un mouvement qui portait un projet national, mais plutôt il a cherché toujours l’autonomisation et à s’emparer les ressources de l’État. Son seul souci est d’avoir des gains et des butins pour ses adeptes.

Comment la Tunisie a été sauvée d’une guerre imminente qui a failli se déclencher, surtout après l’appel de Ghannouchi aux partisans d’Ennahdha à se rendre au siège du parlement ? 

Rached Ghannouchi a tenté à l’aube du 26 juillet de prendre d’assaut le parlement et d’embrigader la rue et de mobiliser ses partisans dans un comportement insensé et dangereux qui aurait conduit le pays au chaos, mais il s’est retrouvé isolé pour deux raisons : d’abord, très peu de ses partisans ont répondu à son appel, malgré les appels répétitifs. Deuxièmement, Rached Gannouchi a perdu sa place même au sein du mouvement et il a perdu également son influence à l’échelle régionale et internationale. Par ailleurs, la vigilance des appareils sécuritaires et militaires a fait échouer une autre partie de son stratagème, qui visait à inciter des dirigeants sécuritaires et militaires à se révolter contre les décisions du président Kaïs Saïed.

Pensez-vous qu’un mois, le délai fixé par Kaïs Saïed en se référant à la Constitution pour effectuer les réformes nécessaires, est-il suffisant et portera-t-il ses fruits ou non ?

Certes, un mois ne suffit pas pour prendre toutes les mesures nécessaires et urgentes pour protéger le pays, et cette période sera prolongée conformément à la Constitution jusqu’à ce que les dangers pour la sécurité publique et l’unité des institutions de l’État aient disparu.

Selon vous, quels sont les dossiers qui devront-ils être ouverts par Saïed et qui devront être prioritaires ?

Le président Kaïs Saïed doit s’appliquer pour former un gouvernement pour rectifier le processus au plus vite et d’établir une feuille de route claire et précise avec des mesures urgentes pour arrêter l’hémorragie des finances publiques et la stagnation économique. Il devra de même bouger dans toutes les directions et de redynamiser la diplomatie tunisienne pour renouer de nouveaux partenariats et d’attirer les investissements et les grands projets partenariats en vue de créer la richesse et le développement. Il est appelé également de répondre aux revendications de tous les Tunisiens à savoir : l’emploi, la dignité et fournir les vaccins afin de réduire les répercussions de la crise épidémique sur la situation économique.

Estimez-vous que ce qui s’est passé se traduira-t-il par des résultats positifs en cette période ?

La sortie des foules de notre peuple dans toutes les villes pour célébrer les décisions du président est la preuve que tout le monde attend un changement qualitatif, et nous pensons que grâce à des forces nationales sincères, des organisations nationales et la sagesse du président de la République, la Tunisie sera meilleure à l’avenir.

Quelles cartes peut Ennahdha jouer pour dissimuler son échec de mobiliser ses partisans ?

Ennahdha joue ses dernières cartes après sa faillite politique et morale en appelant au dialogue, non pour sauver le pays, mais pour se sauver après avoir été rejeté par le peuple.

Rached Ghannouchi patauge entre des déclarations aux médias étrangers, l’avertissement de l’Italie de l’afflux d’immigrants illégaux et la réunion avec certains maires pro-Ennahdha. Que veut-il faire vraiment ?

Rached Ghannouchi s’est suicidé politiquement, et ses appels à la sédition et d’incitation en interne et en externe ont eu des répercussions graves sur au sein même de son propre mouvement, dont un grand nombre de ses dirigeants et leaders ont exigé son départ de la présidence du parti et qu’il assume la responsabilité de la situation actuelle en raison de l’échec de sa politique et de ses erreurs fatales. Juridiquement, ce sont des appels criminels qui menacent la paix sociale et poussent vers un conflit et conformément au Code pénal, il mériter de le comparaitre devant la justice.

 La décision de lever l’immunité des députés a été appréciée par un grand nombre de Tunisiens. Combien de députés sont concernés par des procès mais ils ont invoqué leur immunité ?

Nous respectons la décision d’activer la mesure frontalière S17 pour tous les députés du peuple, et nous appelons à l’activation de toutes les mesures contre tous ceux qui ont commis des crimes contre ce peuple. En fait, un bon nombre de représentants sont poursuivis en raison des décisions judiciaires définitives ou pour des affaires de corruption ou des délits qui sont en cours auprès de la justice.

 Comment voyez-vous le déroulement des événements en Tunisie au cours de la prochaine période ?

Nous prévoyons pour la prochaine période qu’une feuille de route soit annoncée et la désignation du chef du gouvernement qui dirigera la prochaine étape, d’autant plus que la loi sera appliquée sur tout le monde et sur ceux ayant et pillé les fonds publics. Puis, nous attendons une décision du président de mettre un terme aux mesures exceptionnelles et l’appel à mener des révisions approfondies pour le régime politique, qui cause la décomposition de l’Etat et à la Constitution ayant produits plusieurs crises ainsi que l’appel à achever la mise en place des institutions constitutionnelles.

 Quelles sont les autres attentes du président Kaïs Saïed ?

*On attend l’ouverture des dossiers des martyrs et de l’appareil secret (d’Ennahdha),

* L’ouverture des dossiers d’argent pillé et des biens confisqués,

*L’ouverture des dossiers de corruption dans les entreprises publiques,

*L’ouverture des dossiers de corruption dans les banques publiques,

* L’ouverture des dossiers de corruption dans les marchés publics

*L’accélération de l’examen de tous les dossiers renvoyés devant le Pôle financier

*La révision des nominations aux postes des hauts fonctionnaires basés sur la loyauté, le népotisme et la corruption,

*L’ouverture d’une enquête sur toutes les licences attribuées et de les revoir,

*La gouvernance des aéroports et des ports tunisiens,

*La révision des contrats pétroliers et des concessions liées aux richesses souterraines,

*L’application de la loi sur l’origine des avoirs ?

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