Les raisons sous-jacentes à la violence dans la révolution syrienne sous l’angle sociologique

جريح جراء القصف على إدلب

Etudes inhérentes à la compréhension de la stratégie adoptée par l’extrémisme

Classification des études liées à l’extrémisme

Unité des études explicatives

La violence pratiquée par la plupart des régimes arabes pendant des décennies, a été l’un des facteurs ayant conduit à l’explosion des révolutions du «jasmin arabe» en 2011. Dans ce contexte, l’une des révolutions les plus marquantes fut la révolution syrienne qui a eu recours à la contre-violence en guise de riposte à la violence pratiquée par le régime syrien pendant des lustres.

A ce niveau, plusieurs questions s’imposent, parmi lesquelles : qu’est-ce qui inciterait une révolution donnée à adopter une démarche initialement préconisée pour réagir aux pratiques répressives du régime ? Est-ce que la violence est la résultante du pouvoir? Ou serait-elle motivée  par d’autres considérations, la finalité quêtée étant dans la plupart des cas  conditionnée par ses propres moyens et autres justifications, comme l’affirme Hannah Arendt (1)?

Le présent travail se propose de discuter, sociologiquement parlant, les raisons ayant motivé le recours à la violence dans le cas syrien, et ce, à travers les centres d’intérêt suivants :

  • L’héritage oral et écrit
  • La violence dans sa dimension sociale
  • Le lourd héritage de la colonisation
  • Le non-dit des événements liés aux années 1980
  • La violence du despotisme
  • Le débat autour de la question paix-violence

Au tout début de leur révolution, réalisée sur le mode pacifique, les Syriens nourrissaient des craintes quant à la violente réaction du régime à leur encontre, surtout au regard de la démarche sanguinaire adoptée par ce dernier pour mater les événements des années 1980 (2). Ainsi, les premières manifestations comportaient-elles des slogans tels que «paix… paix…» ou «nous voulons la justice et un Etat civil» ou encore «nous exigeons la liberté». Du reste, le choix porté sur ces symboles ne relevait guère d’un quelconque badinage, mais était le fruit de la parfaite connaissance des Syriens  des malheurs qu’ils pouvaient subir en osant affronter un régime répressif et dictatorial au plus haut point et ce, depuis sa genèse. Toutefois, ce qui a échappé à leur entendement, c’est qu’un pareil régime, connu pour l’intransigeance de sa structure sécuritaire, est capable de les acculer à un point tel qu’ils finiront par ériger la violence en credo révolutionnaire. Ce qui permettra à ce régime de justifier devant la société internationale le recours à la force et à la violence pour réprimer cette révolution.

A ce propos, il n’y a pas de preuve plus éloquente que l’usage de la torture, sous forme d’arrachage d’ongles d’une manière on ne peut plus barbare, exercée  par le régime syrien sur des écoliers  de Deraa dont le seul tort a été d’écrire sur les murs de leur ville des slogans tels que «le peuple veut la chute du régime».  Il s’agit là d’une méthode sauvage de nature à anticiper  les événements si jamais l’option révolutionnaire s’avérait irréversible. Ce qui laisse penser que le régime d’al-Assad, fondé comme il est, sur la force et la violence, ne saurait  tolérer l’existence d’aucune forme de force antinomique hostile, quand bien même elle serait pacifique et non armée. En fait, qu’est-ce qui aurait bien conduit la révolution à tomber dans le piège de la violence qu’il lui a échafaudé ? Et le choix porté sur la violence, est-il dû uniquement au pouvoir en place qui l’y aurait poussé, ou relève-t-il d’une partie de l’idéologie et des racines qui existeraient dans la mémoire collective des gens ? Auquel cas, il n’y aurait d’autre alternative que l’usage de la violence.

Cela dit, la violence s’exprimait au début sous forme d’insultes et d’injures proférées à l’encontre d’al-Assad, sa famille, son ethnie, et par extension, son armée et son régime. La violence verbale prédisait en quelque sorte ce qu’il adviendrait de la dimension pacifique de la révolution. C’est ainsi qu’un slogan comme «tout droit vers le paradis» est clamé  forcément par des personnes prêtes à s’engager dans des hostilités et à braver la mort à dessein pour une cause noble dont elles sont intimement convaincues. C’est dire que l’idée de la mort, avec toute sa teneur sémantique renvoyant à la violence, est désirée et ne pose aucun problème tant que le but suprême est le paradis.

Ce slogan, comme tant d’autres dans lesquels les partisans de la révolution insistent sur  la portée «alaouite»  du régime, la dimension «sunnite» de la révolution, ainsi que l’insertion du vieux conflit confessionnel dans la révolution, devait inéluctablement pousser les forces qui avaient adopté la révolution à opter pour la violence et ce, en parfaite conformité avec la volonté du régime au pouvoir.

La révolution a vite fait de se muer en violence armée motivée par plusieurs raisons (des causes inhérentes à la violence, comme celle du régime, au potentiel-violence dont se réclament les révolutionnaires, ou l’incitation de pôles étrangers à armer la révolution dans le but de servir leurs agendas), sans omettre un point important, celui relatif à la libération par le régime de centaines de prisonniers islamistes à Haziran en 2011, alors que les manifestations étaient à leur apogée. Sans nul doute, le régime savait pertinemment que ces détenus n’allaient en aucun cas rater l’aubaine de se constituer force antagoniste. Il nourrissait en outre une idée préconçue sur le mécanisme de l’action révolutionnaire qu’ils projetaient d’adopter, autrement dit l’action armée d’un angle djihadiste islamiste. Ce qui, d’un côté, était de nature à alimenter la violence confessionnelle de mise socialement, et de l’autre, allait de pair avec la volonté du régime qui s’est longtemps employé à piéger la société religieusement parlant, afin de provoquer une guerre civile qu’il dirigerait à sa guise. Ce qui était évident cependant, c’est que la violence du régime était de loin supérieure à celle de la révolution et de ses factions djihadistes dont elle parvenait aisément à mater  toutes les tentatives de riposte. Ainsi, le régime s’est-il attelé à entretenir l’escalade, mû par leurs appréhensions et leur nature fortement enracinée. Du coup, les sociétés (parties) syriennes  les plus sauvages et les plus visées par la violence du régime commençaient à mettre en place leur résistance (3).

Les motivations des forces révolutionnaires pour pratiquer la violence, sociologiquement parlant

La philosophe allemande Hannah Arendt soutient: «La violence ne peut aucunement émaner de son antipode, c’est-à-dire le pouvoir. Et si nous tenons à  connaître les tenants et aboutissants de la violence, nous n’avons d’autre alternative que de sonder ses racines et sa nature (4).»

A partir de cette assertion, nous sommes en mesure de certifier que les racines de la violence auxquelles se réfère cette étude sont les suivantes:

1) L’héritage écrit et oral

La principale raison à l’origine de cette violence sanguinaire de la part de ces groupes islamistes selon cette étude, se rapporte aux lectures erronées du texte religieux, loin des circonstances temporelles, spatiales et sociales dans lesquelles il naquit. En effet, ce qui pouvait être corroboré il y a 1400 ans, ne peut l’être de nos jours. A ce propos, les «révolutionnaires» adoptent  le verset coranique  «Si vous punissez, punissez de la même manière dont vous avez été punis» (Sourate An-Nahl Les abeilles), pour justifier la violence dont ils usent à l’encontre du régime, de sa férocité et de sa barbarie.  Il en est de même du  verset coranique : « Ceux qui mènent la guerre contre Allah et Son Messager et qui répandent les dégâts sur terre encourent comme sanction, d’être tués ou crucifiés, ou d’avoir la main coupée en même temps que le pied opposé, ou d’être bannis du pays» (Sourate Al-Maida- La table servie). Ou encore le verset très récurrent  sur les réseaux ou les communiqués émanant des organisations islamistes telles que Jabhat al-Nosra: «Quand vous affrontez les impies, frappez-les aux cous et si vous les maîtrisez, attachez-les solidement. Après, ce sera libération gracieuse ou contre rançon et ce, jusqu’à ce que la guerre dépose ses fardeaux» (Sourate Muhammad).

En outre, il est spécifié dans plusieurs références qu’à l’époque d’Abou Bakr As-Siddiq, les convertis étaient persécutés jusqu’à la mort ou enterrés vivants au fond de puits ou immolés par le feu (5).

Malgré tout, le texte attribué à l’honorable prophète, baptisé «La Sunna prophétique» est truffé d’incitations à la violence ne pouvant en fait provenir d’un prophète envoyé pour répandre la clémence dans le monde entier, outre les versets prônant la grâce, le pardon et la clémence. Toutefois, le comportement pratique des groupes islamistes face à qui diffère d’eux est édifiant.

De surcroît, les groupes islamistes puisaient cette violence exercée  en Syrie dans nombre de sources et de références religieuses qu’ils ont lues en total hiatus avec les circonstances temporelles dans lesquelles elles étaient prises en compte. Ce qui nous permet d’affirmer avec force que le problème, loin de résider dans le texte religieux, a plutôt trait à la signification aberrante qu’on a faite de ce même texte religieux dont Mohammed Arkoun  s’est fermement employé à faire une lecture éclairée et contemporaine. C’est dire que la véritable pierre d’achoppement ne renvoie pas au texte lui-même, mais à sa lecture en  dehors de son contexte historique, une sorte d’herméneutique qui a généré cette violence en question, ainsi que les ajouts attribués au vénérable prophète. Ainsi, tous les livres sacrés à travers l’histoire ont-ils été mis à profit pour justifier le recours à la violence. La tare n’est donc pas contenue dans ces livres sacrés, mais elle est imputable à ceux qui leur ont fait dire ce que bon leur a semblé et non ce qui recèle véritablement  en leur sein.

2) La violence sociale

La violence dont la femme fait l’objet s’assimile à l’une des principales sources de la violence sociale; elle épouse diverses formes dont la violence verbale ou physique ou encore sexuelle. Ce type de violence est justifié socialement par de vains prétextes. Comme à titre indicatif cette vidéo d’un Syrien résident en Allemagne, dénommé Abou Marouane, poignardant son ex-épouse. Il procèdera à un montage échafaudé par lui-même pour justifier son acte. Le plus frappant dans l’histoire est la justification des Syriens de cet acte ignoble, la plupart d’entre eux ayant compati avec le criminel plutôt qu’avec la victime, ce qui confirme l’enracinement de la violence dans la vie sociale syrienne (6). Cette violence vise la violence du criminel (l’homme), ainsi que le potentiel-violence chez la victime (la femme), en attendant d’être détournée vers d’autres trajectoires une fois elle pourra jouir d’un environnement approprié. Il en est de même de la violence des groupes confessionnels, des individus entre eux, de l’école, de la société et de la famille. Ce dont tout un chacun a conscience en effet, c’est que la famille et l’école sont régies par la règle de l’obéissance, en totale rupture avec la culture de l’émancipation et de la liberté d’expression. Ce qui ne manque pas d’enlaidir l’être et créer en son sein des échancrures noires, attendant le moment propice pour les dissiper et révéler leurs composantes.

3) Le lourd héritage de la colonisation

Pendant plusieurs décennies, les Syriens étaient soumis au joug de la colonisation ottomane puis française, toutes deux évacuées suite à deux révolutions armées, la première baptisée «La grande révolution arabe», la seconde «La grande révolution syrienne».

Il est bien établi que toute colonisation s’emploie à laisser un héritage profondément ancré dans les sociétés et cet héritage demeure longtemps, même après le départ des colons, au cas où ses causes n’auraient pas été traitées. A ce sujet, le professeur de Sciences économiques à l’université de Tizi Ouzou, (…), affirme : « La destruction du système de valeurs et de production dans la société algérienne avant la colonisation et son remplacement  par un autre pour une période excédant un siècle, ont eu des retombées négatives sur le développement de la société algérienne d’après l’indépendance. Ainsi, les sociétés colonisées et dépourvues d’un système de valeurs s’exposent-elles rapidement au désespoir et à la violence. Outre la violence physique que la colonisation a fait subir au  peuple algérien, la destruction des valeurs culturelles, religieuses, économiques et réglementaires  qui régissaient la société au milieu d’une parfaite entente et cohésion, ainsi que sa privation de sa langue, de sa religion, de son économie et de ses terres, ont engendré après l’indépendance une société souffrant de multiples chocs et dénuée de ses repères.»

Le chercheur affirme que la solution réside dans la mise en place d’un programme d’instruction relatif à la violence et à ses multiples facettes dont les Algériens ont pâti tout au long de la colonisation. Le but étant de «permettre à la société de se remettre en question et de parvenir à assurer le passage à un modèle social qui repose sur l’humain, le respect mutuel entre les citoyens et la récupération du système de valeurs algérien» (7). Ce dessein n’a jamais été cristallisé, ni par les Algériens ni par les Syriens. C’est que les autorités se sont employées à faire régner socialement le statu quo afin de se maintenir à la tête du pouvoir, laissant cet héritage de violence si l’on peut dire, tel quel pour le fructifier dans la bataille pour leur perpétuation au pouvoir. De la sorte, cette violence est demeurée enfouie au sein de la société, attendant le milieu adéquat pour s’extérioriser. Et c’est ce qui s’est donné à voir lors des événements des années 1980, avant de s’afficher présentement pour le compte de la révolution syrienne.

Toutefois, l’idée de défendre l’aspect pacifique des manifestations par les armes, suscite en elle-même des interrogations sur l’origine de ce genre de raisonnement. Comment, en effet, pour qui a foi en la paix choisirait-il  les armes pour défendre sa révolution?

4) Le non-dit des années 1980

Au début de leurs manœuvres dans les années 1980, les frères musulmans ont fait l’objet d’une violence sauvage qu’ils n’avaient jamais imaginée. C’est ainsi que l’artillerie a pilonné les quartiers  et les habitations, tué et arrêté des milliers d’entre eux avec une barbarie rarement égalée. A ce propos, le paroxysme de ces événements fut  le carnage de la ville de Hamah en 1982, lors duquel le régime d’al Assad a commis un véritable génocide, ravagé le tiers de la ville et liquidé des milliers de ses habitants dont des femmes et des enfants, sans que personne ait pu se défendre ne serait-ce que par un traître mot, au milieu d’un étrange silence régional et international (8). Tout cela a contribué à enflammer les racines de la révolution auprès de la population, dans l’attente du moment propice pour riposter, attendu que la violence du régime dans ce contexte, fut une réponse à la violence des  Ikhwan («Attaliaâ el moukatila»). C’est dire que nous sommes face à deux sortes de violence, l’une se basant sur la religion pour justifier ses crimes contre un régime «impie», l’autre se référant à la légitimité de l’Etat et son droit  au recours à la «violence sacrée», mêlée aussi à une légitimité religieuse puisée chez d’autres religieux, opposants aux Ikhwan. Dans le même temps, c’est la société syrienne et elle seule qui récolte le fruit de cette violence, en paye les conséquences et, dans la foulée, se ressent de ses effets qui restent irréparablement enfouis en son for intérieur, guettant le moment opportun pour libérer tout ce qui est enseveli au fin fond d’elle-même.

5) La violence du despotisme

Le despotisme sait pertinemment que la violence et la force comptent parmi les principaux outils de raffermissement du régime et de préservation du pouvoir. Dans cette optique, il s’attelle à répandre la peur et à imposer la soumission à travers une politique globale qui vise la «castration» des cœurs et des esprits, en semant la peur partout, depuis la naissance jusqu’à la mort. Dès qu’il voit le jour, tout être se trouve dans un milieu où règne la crainte de la violence de l’autorité. C’est à l’école ensuite d’enseigner la peur, l’endoctrinement, l’obéissance et l’entraînement militaire, à commencer par l’uniforme kaki,  et même la nature des ordres et l’entraînement au port des armes, jusqu’aux camps d’entraînement universitaires.  Cet entraînement au port des armes, qui va de pair avec la culture de la violence d’une part, et la crainte du pouvoir de l’autre, crée un être peureux qui attend le moment propice pour exprimer cette violence  brûlant au fond de lui-même.