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«L’État nous craint»

12:03 - 20 mai, 2021
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«L’État nous craint»
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Une photo montre un petit groupe de femmes portant des masques de protection et des banderoles en violet au milieu d’un certain nombre de véhicules de police et d’agents de sécurité lourdement armés. Depuis le mouvement protestataire de Park de Gezi en 2013, les manifestations sur la place Taksim au centre d’Istanbul sont strictement interdites. La plateforme pour la prévention contre le féminicide a osé l’ignorer le 21 mars. La veille, le président Recep Tayyip Erdoğan avait annoncé son retrait de la Convention d’Istanbul sur la prévention de la violence à l’égard des femmes.

«Cette photo illustre très bien notre situation», a indiqué Gizem Eken, la jeune femme de 29 ans qui fait partie d’une plateforme au niveau de la Turquie qui lutte contre les féminicides et la violence répandue contre les femmes depuis des années avec d’autres organisations. «L’État nous craint. Nous ne donnons une voix qu’à celles qui demandent une protection contre la violence», a-t-elle ajouté.

La photo a été prise sous les yeux de la police puis partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Malgré l’interdiction des rassemblements, des manifestants de tout le pays sont descendus dans la rue ou ont participé aux manifestations depuis les fenêtres et les balcons. Mais cela a eu des conséquences. Dans la ville de Denizli qui borde la mer Egée, Esmaeil Fattahi, Leili Faraji, Zeinab Sahafi et Mohammad Pourakbari Kermani, des réfugiés politiques iraniens qui ont participé à la manifestation, ont été arrêtés et sont en détention.

Des arrestations ont également eu lieu sur à l’Université du Bosphore à Istanbul. Depuis le début de l’année, les étudiants protestent contre la nomination d’un recteur proche du gouvernement et contre la pression exercée sur le puissant mouvement là-bas, LGBTIQ.  Tahsin A., étudiant au département des sciences politiques, indique : «Le président Erdoğan a justifié le retrait de la Convention d’Istanbul par le motif que cela nuirait à l’union familiale et favoriserait le divorce. Lorsque les manifestations ont commencé, le directeur des communications du palais présidentiel, Fahrettin Altun,  a poursuivi : « L’accord est utilisé par un groupe de personnes pour normaliser l’homosexualité».

Mais malgré ces attaques, la majorité de la population turque ne soutient pas la décision des dirigeants politiques. Selon une enquête de l’Institut de recherches d’opinion, Metropoll, seuls 27,2% de la population turque soutiennent le retrait, tandis que 52,3% y sont explicitement opposés. La Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe est un traité visant à prévenir contre la violence à l’égard des femmes et elle est entrée en vigueur en 2011 en tant que mécanisme central pour la combattre. Cela comprend le viol, le mariage forcé, mais aussi le harcèlement sexuel et un large éventail d’exigences pour les forces de sécurité et les autorités judiciaires pour prévenir la violence. Istanbul a été choisie la ville pour ratifier la convention, comme un signal pour souligner l’approche de réforme de la Turquie à l’époque avec l’UE.

118 cas de fémicides depuis le début de l’année

Le dilemme actuel du mouvement des femmes: c’est que malgré le large soutien social à leurs revendications, la situation des femmes s’aggrave de plus en plus. Le mois dernier, le «Programme de prévention contre le féminicide» a enregistré 70 cas de violence contre les femmes et, depuis le début de l’année, 118 cas de décès ont été enregistrés.

«A travers leurs déclarations et leurs décisions, les dirigeants politiques donne de la légitimité à la famille comme l’endroit où les femmes devraient être protégées. Mais l’environnement familial est le principal responsable des féminicides. 80% des victimes sont tuées par des proches : leurs pères, leurs frères et, surtout, des partenaires qui veulent les quitter.

La plateforme documente le féminicide sur Internet depuis 2008, sous la forme d’un mémorial virtuel. Les dates et les circonstances des meurtres sont méticuleusement recueillies. La brutalité croissante que les militants des droits des femmes attribuent au fait que les femmes sont de plus en plus émancipées dans la société dans son ensemble et recherchent des moyens de devenir indépendantes est choquante.

À Ankara, vers le 7 mars, le père d’une famille, Zeynel K. a pu accéder à l’appartement dans lequel réside sa femme Reyhan avec ses enfants. Et le tribunal lui avait interdit de s’approcher d’eux pour violence domestique. L’homme de 38 ans a tranché la gorge de la mère devant les enfants, puis s’est rendu à la police.

«Au tribunal, les auteurs espèrent avoir des circonstances atténuées qui sont souvent utilisées dans l’exercice juridique dans de tels cas», a dit l’avocat Evrim Inan de la Plateforme de solidarité des femmes de Bodrum.

Les militantes des droits des femmes suivent le procès du meurtrier présumé de l’étudiante, Pınar Gültekin. Le meurtre avait semé l’horreur en Turquie et dans le monde l’année dernière. Un propriétaire de bar aisé a admis lors de son arrestation dans la province sud-ouest de Muğla, près de la côte égéenne, qu’il avait d’abord étranglé la jeune femme de 27 ans, puis l’avait brûlée et l’enterrée dans la forêt. La Jandarma locale, une unité de police appartenant à l’armée, a découvert le corps là-bas après que les proches aient porté plainte contre Gültekin. Les copines de la victime ont donné l’indice qui a conduit à l’arrestation de l’ancien amant. Au tribunal, l’accusé tente désormais de donner l’impression qu’il a été victime de chantage. La femme assassinée a tenté de le forcer à quitter sa famille et a demandé de l’argent pour ne pas parler de la relation.

«Les allégations de vouloir protéger la famille du tueur présumé sert de justification pour un meurtre cruel, et c’est ridicule ! » a déclaré le père indigné de la femme assassinée après les premiers jours du procès.

Dans ce contexte, les activistes des droits des femmes considèrent le retrait de la Convention d’Istanbul comme un mauvais signe pour la société. Gizem Eken a affirmé que la plateforme de prévention contre le féminicide inclut consciemment les familles des victimes dans ses campagnes.

Contre la tutelle de l’UE

Le cercle proche des conseillers autour du président Erdoğan voit les choses différemment. Hilal Kaplan, par exemple, qui travaille comme journaliste influent pour les médias pro-gouvernementaux disait : «La Turquie doit rompre avec le paternalisme européen». Kaplan est aussi un partisan de la réintroduction de la peine de mort. Son abolition était l’une des conditions préalables aux négociations d’adhésion à l’UE avec la Turquie en 2004. Avec cette demande, le journaliste utilise le point de vue de ceux qui critiquent l’Europe et qui réclament une voie qui leur est propre. La vice-présidente de l’AKP au pouvoir, Fatma Betül Sayan Kaya, est favorable actuellement au développement d’une convention d’Ankara pour la protection des droits des femmes. Une perspective qui ne donne pas espoir aux militantes des droits des femmes. Gizem Eken disait : « le processus actuel reflète principalement le changement vers les positions nationalistes et cela n’a rien à voir avec les droits des femmes ».

Tous les droits de publication et les droits d’auteur sont réservés au centre d’études et des recherches MENA

Tags: TurquieErdoganAKPDroits des femmes

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