Liban : une journée historique au tribunal

Par une matinée étouffante, une scène inhabituelle se déroule devant le Palais de justice, au cœur de Beyrouth, la capitale libanaise : un groupe d’hommes en costume descend d’un véhicule en qualifiant la journée d’« historique ». « Nous avons déposé une plainte contre Naim Qassem. Il y a dix ans, cela aurait été impensable. Nous vivons une nouvelle ère », déclarent-ils.

L’un d’eux a été ministre de la Justice, chef de la police de Beyrouth et directeur des forces de sécurité intérieure. Opposant de longue date au Hezbollah, il attaque désormais en justice le secrétaire général adjoint du mouvement, l’accusant d’incitation à des troubles confessionnels, de rébellion armée contre l’État et de violation du principe constitutionnel selon lequel seules les autorités publiques décident de la guerre et de la paix.

Il y a quelques années, une telle démarche aurait eu de lourdes conséquences pour les plaignants. Aujourd’hui, ils se présentent devant les caméras pour affirmer que le Liban construit un nouvel État, indépendant de l’Iran, où seuls la police et l’armée sont autorisés à porter des armes. Leur plainte accuse le Hezbollah, milice chiite et parti politique, d’avoir entraîné le pays dans la guerre contre Israël après le 7 octobre. L’issue de la procédure reste incertaine.

Le Liban compte 18 communautés religieuses reconnues. Mais au cours des vingt dernières années, la domination chiite — incarnée par le Hezbollah et son allié Amal — a façonné la vie politique, soutenue par un vaste arsenal. Officiellement, ces armes étaient justifiées au nom de la « résistance » contre Israël ; dans les faits, elles servaient aussi à intimider les adversaires internes. Une grande partie de cet arsenal a été détruite depuis, et plusieurs dirigeants, dont Hassan Nasrallah, ont été tués dans des frappes israéliennes.

Avec l’arrivée au pouvoir du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam en janvier, le Liban a vu naître son premier gouvernement depuis des décennies à s’engager ouvertement en faveur du monopole de l’État sur les armes et du désarmement du Hezbollah. Huit mois plus tard, personne ne sait toutefois comment y parvenir. La milice refuse toute négociation et menace de guerre civile.

Aoun avait initialement misé sur le dialogue, sans succès. Le Hezbollah affirme qu’il ne discutera du désarmement qu’après le retrait israélien du Sud et l’arrêt des attaques. Israël, de son côté, exige le désarmement du mouvement avant tout retrait.

L’émissaire américain Tom Barrack a tenté cet été de faciliter un compromis : un mémorandum prévoyant un retrait progressif et un plan de désarmement. Le 10 août, le gouvernement libanais a officiellement adopté ce processus. Barrack a salué la décision comme « historique » et déclaré que la balle revenait désormais dans le camp d’Israël. Pourtant, les tirs de roquettes ont repris presque immédiatement. Barrack s’est rendu à Jérusalem, a rencontré Netanyahu puis est revenu accompagné du sénateur Lindsey Graham, qui a rejeté sans détour toute approche graduelle. Selon lui, le Hezbollah doit d’abord être désarmé — par la force si nécessaire — avant tout retrait ou aide.

Pour le président Aoun, ce fut un revers diplomatique. Il avait pris au sérieux les assurances de Barrack et pensait que le Liban bénéficiait du soutien de Washington. Mais le gouvernement s’est senti trahi. « Les Américains ont fait le contraire de ce qu’ils avaient promis », a déploré Nabih Berri, chef du mouvement Amal.

Lorsque Barrack s’en est pris aux journalistes à Beyrouth, les accusant de « comportement animal », le Hezbollah a saisi l’occasion pour dénoncer l’absence de fiabilité des Américains et des Israéliens — un argument de plus pour conserver ses armes.

Où en est le Liban aujourd’hui ? « Je doute que le gouvernement puisse faire davantage », estime un analyste, animateur de l’émission “Beirut Banyan”. Il voit peu de perspectives de désarmement. L’armée devrait présenter bientôt un plan, mais le président Aoun a exclu le recours à la force. De plus, la nouvelle direction du Hezbollah est loin d’être autonome : les ordres viennent directement de Téhéran. Le fait que l’Iran ne soit pas directement impliqué dans les négociations est, selon lui, une grave erreur.

En début d’année, le Liban débordait d’optimisme. Mais la réforme bancaire, la loi électorale et la question du Hezbollah sont restées en suspens. « La décision de désarmer la milice est historique », conclut l’analyste. « Mais pour l’instant, l’histoire s’arrête là. »

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