Crise libyenne : quand Erdogan fait chanter l’Europe

رجب طيب أردوغان

Comité de rédaction

Pratiquement, le début de l’intervention militaire turque en Libye a eu lieu en décembre 2019, le jour où le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé qu’il était prêt à déployer des forces en Libye, si le « gouvernement de réconciliation nationale » le demandait. Mais en réalité, il n’attendait pas l’annonce du gouvernement d’Al-Wefaq, car un accord a été accompli dans les coulisses, et il ne lui restait plus que le communiquer aux médias. En ce moment, les médias concernés par la question libyenne étaient occupés par la question: que cache Erdogan derrière cette ruée vers la Libye?

En fait, la Libye a sa position fondamentale dans la politique étrangère turque dans la région. En effet, la Turquie considère la Libye comme un théâtre pour concurrencer ses adversaires, les anciens comme la Grèce et les nouveaux comme l’Egypte et les Emirats Arabes Unis. En même temps, le gouvernement de réconciliation nationale libyen est devenu de plus en plus dépendant d’Ankara pour des raisons militaires, c’est-à-dire, en l’absence d’autres alliés disposés à fournir des armes pour affronter l’armée nationale libyenne.

La politique d’Ankara à l’égard de la Libye découle de l’isolement turc dans la Méditerranée orientale, qui s’est progressivement aggravé depuis l’effondrement des relations turco-israéliennes en 2010, et du mauvais calcul d’Erdogan de la politique régionale lors des soulèvements du printemps arabe. D’autre part, son soutien aux Frères musulmans en Égypte au cours de la période 2011-2012 lui a coûté cher après que ce gouvernement a été renversé par des manifestations de masse et a été remplacé par une administration militaire. Par ailleurs, lorsqu’il a refusé de reconnaître le gouvernement successif du président Abdel Fattah al-Sissi, il a provoqué, l’aliénation des membres influents du Conseil de coopération du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui soutenaient Sissi et qui étaient extrêmement préoccupés par le rôle des frères musulmans et d’autres mouvements politiques islamiques radicaux classés sur les listes du terrorisme international.

Par ailleurs et dans le même contexte, un rapport de Soner Cagaptay, publié sur le site web de l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, confirme que le soutien de la Turquie aux groupes rebelles pendant la guerre syrienne l’a met en confrontation avec Damas et l’Iran, ainsi qu’avec les alliés régionaux de Téhéran au Liban et le gouvernement Irakien. En bref, les pertes d’Ankara des partenaires régionaux étaient presque complètes au moment où la guerre civile s’est éclatée en Libye en 2014. Raisons pour lesquelles les turcs se sont tournés vers la Libye.

À l’époque, Erdogan a apporté son soutien à l’alliance « Fajr Libya » à Tripoli / Misrata, qui s’opposait à la coalition « Dignité de la Libye » de Haftar. Pour leur part, l’Égypte et les Émirats arabes unis étaient préoccupés par la croissance de l’islam politique en Libye et étaient désireux d’affaiblir Erdogan, ils ont donc rapidement soutenu Haftar et son programme anti-islamisme et anti-terrorisme. Entre autres, ils ont effectué des frappes aériennes en son nom.
Après l’intervention militaire de la Turquie en Libye, l’inquiétude internationale et régionale s’est intensifiée, en particulier ces derniers temps.

En fait, les craintes que la Libye se transforme en un foyer de tension, un point de départ pour les migrants vers l’Europe et une source de concentration pour les éléments extrémistes du monde entier, à moyen et à long terme, se sont augmentés.

Selon des rapports officiels et de presse récemment publiés par des pays européens, de tels facteurs, renforcés par l’intervention turque, ont naturellement suscité des inquiétudes en Europe par crainte des répercussions géopolitiques et sécuritaires de la crise libyenne sur leurs pays.

D’ailleurs, le président turc Recep Tayyip Erdogan a mis en carde l’Europe contre le déclenchement d’une vague de migration illégale en provenance de Libye en cas de chute du gouvernement de « réconciliation ». Un journal américain, Politico, a affirmé que la chute de la « réconciliation » signifie que l’Europe sera confrontée à un nouvel ensemble de menaces pour la sécurité, appelant l’Union européenne à suivre ses pas et à soutenir le gouvernement de Tripoli.

Erdogan, une menace imminente pour l’Europe

Les derniers rapports publiés par les principaux journaux européens ont été rapportés par le journal The Independent Arabic le 25 mai. En fait, le magazine allemand « Der Spiegel », a averti le samedi 24 mai, que « l’intervention turque en Libye représente une menace directe pour la sécurité du continent européen ». Elle a souligné que « cette expansion turque non seulement viole la souveraineté libyenne, mais menace plutôt l’Europe « , elle a ajouté que, » le contrôle du président turc Recep Erdogan des affaires en Libye aura de graves répercussions. « Der Spiegel » a mis en garde contre la transformation de la Libye à un point de départ pour les réfugiés africains vers l’Europe, et la possibilité qu’Erdogan utilise ce dossier pour faire chanter l’Europe ». Le magazine ajoute : « le fait qu’Erdogan ait ouvert, il y a des mois la porte aux réfugiés pour entrer en Europe, à partir du territoire turc, rend possible un scénario similaire en Libye, qui constitue une menace majeure pour la sécurité européenne. »

La Libye … un terrain d’affrontement euro-turc

Le journal Arabe Indépendant a rapporté du professeur de science politique à l’Université de Benghazi Jamal Al-Shattat, que ces rapports soulevaient de réelles craintes, que la Libye se transformerait en un terrain de conflit entre l’Europe et la Turquie, affirmant que « les principaux pays européens comme la France, l’Allemagne et l’Italie ont des intérêts divers en Libye, qui sont devenus en menace après l’expansion politique et militaire de la Turquie en Libye. Ce qui laisse présager un prochain affrontement, motivé par la volonté de défendre leurs intérêts.

Al-Shattat a ajouté que les déclarations Turques et du gouvernement Al-Wefaq, qui révèlent l’intention de ce dernier d’accorder des concessions spéciales à Ankara, sous la forme d’importants investissements dans le secteur du pétrole et du gaz en Libye, ont grandement amplifié l’inquiétude européenne, d’un possible contrôle turc des approvisionnements vitaux des sources d’énergie libyennes. Qui constituent une part importante des importations européennes d’énergie pour ses entreprises.

The Independent a également indiqué que le dossier des sources d’énergie en Méditerranée, le conflit turco-européen pour les dominer, le dossier de la migration, le flux de groupes de combattants étrangers d’origine extrémiste radicale vers la Libye, sur des avions turcs, et les craintes européennes d’un éventuel déplacement de ces combattants dans leurs pays et de menacer leur sécurité. Tous ces dossiers constituent de réelles inquiétudes pour les dirigeants du vieux continent. Le journal espérait que ces inquiétudes européennes conduiraient à un affrontement direct avec la Turquie, si elle ne rétractait pas ses politiques en Libye, mettant en garde contre une prochaine et large démarche européenne pour limiter le danger que représentent les politiques d’Erdogan en Libye, et cela pourrait être le début d’une plus grande activation de l’opération navale Irini. L’objectif serait d’imposer davantage de contrôle sur la mise en œuvre des résolutions internationales sur la prévention de la fourniture d’armes et de combattants à Tripoli.

Par ailleurs, l’Union européenne, dans une déclaration commune, après une réunion au niveau des ministres des affaires étrangères la semaine dernière, a mis en garde contre les dangers d’une intervention militaire turque en Libye et la menace qu’elle fait peser sur les intérêts et la sécurité du continent dans son ensemble. Cette annonce vient suite à l’annonce explicite d’Ankara d’augmenter sa contribution militaire aux combats qui ont lieu dans l’ouest du pays, ce qui a conduit les forces du gouvernement d’Al-Wefaq à contrôler un certain nombre de villes importantes et la base aérienne, d’une grande importance stratégique, El Wtia.

De son côté, Ankara a rejeté les menaces européennes. En effet, son président Erdogan a déclaré: « Personne n’a le droit de critiquer la politique de son pays en Libye », affirmant que « la Turquie défend ses intérêts, menacés par l’armée nationale libyenne, avec le soutien de forces étrangères hostiles à la Turquie ».

Erdogan a déclaré dans un discours télévisé sur une chaîne officielle turque, que « la politique de son pays en Libye est claire et personne ne peut la critiquer ». Il a également confirmé la poursuite de cette politique en Libye et dans la région, comme il l’a dit, « Nous vaincrons toutes ces forces, et la victoire sera pour nous et la défaite pour ceux qui simulent des complots contre la Turquie ».

Tous les droits de publication et les droits d’auteur sont réservés au centre d’études et des recherches MENA