
Riyad Darar
Au cœur de la redéfinition des contrats sociaux dans les pays du Printemps arabe, l’on revendique l’instauration d’un État civil et démocratique, y compris au sein des courants et partis de l’islam politique. Mais la question demeure ouverte quant à la possibilité d’appliquer la charia dans un État civil, à la place de cet État face à la liberté d’expression et de croyance, et à sa compatibilité avec la religion islamique.
D’emblée, j’affirme qu’il n’existe pas en islam d’État religieux. La préoccupation première de l’islam est de construire l’être humain à travers la prédication, et de maintenir son influence sur les consciences afin que le passage dans ce monde soit fluide et l’entrée dans l’au-delà non ardue. Cela vaut pour ceux qui adhèrent à la vision de l’islam quant à l’édification de l’homme.
Quant à l’État, il s’agit d’un concept existentiel : c’est la préoccupation du vivre-ensemble pour tout groupe humain, où qu’il se trouve et quelle que soit la religion ou la doctrine sur laquelle il repose. L’édification de l’État repose sur une neutralité positive à l’égard de tous ses citoyens. L’État ne doit pas faire de distinction entre ses citoyens sur la base de leurs croyances, de leur sexe ou de leur appartenance. Il doit protéger la foi en protégeant les individus du danger de la contrainte religieuse. L’État ne doit imposer aucune religion, ni permettre à la société d’imposer la religion d’un groupe à d’autres.
L’État éclairé repose donc sur la neutralité de l’État, la tolérance de la société et l’acceptation du pluralisme et de la différence.
C’est une entité politique, et tout ce qui en émane relève de l’intérêt politique. L’intérêt de l’État consiste à protéger tous ses membres et leurs croyances. Le nom de l’État est un terme politique qui ne doit pas être attribué à une religion particulière — comme « État syrien », « État français » ou « État égyptien ». Il est erroné de parler de « République islamique » ou d’« État juif », car cela signifie imposer la religion d’un groupe, grand ou petit, à des personnes partageant avec lui un même territoire et un même cadre de vie. Cela contredit la notion de citoyenneté.
En Arabie saoudite, par exemple, les chiites sont contraints de vivre selon le wahhabisme. En Iran, les sunnites sont forcés de se conformer au chiisme duodécimain, qu’ils désapprouvent. Dans tous les cas, il s’agit d’imposition et de coercition en matière de religion.
La charia ne doit pas être imposée par la force de l’État, car « Nulle contrainte en religion ».
« Le jugement n’appartient qu’à Dieu » (Sourate Youssouf). Aucun État ne peut se placer à la place de Dieu, et l’adoration revient à Dieu seul. La charia est un moyen de renforcer et d’ancrer la foi dans les consciences, et de consolider l’interaction et le tissu social. Par conséquent, la charia ne doit pas être imposée par la puissance de l’État, mais par la persuasion et la conviction. La contrainte exercée par l’État pour imposer certaines pratiques cultuelles constitue une forme de coercition, or « Nulle contrainte en religion » (Sourate Al-Baqara).
Arrêtons-nous ici sur le terme « charia ». C’est une notion qui suppose le suivi et la guidance. Cela s’accomplit selon les capacités humaines et l’évolution de la société à un moment donné de l’histoire. Ainsi, la charia évolue avec l’évolution des hommes, et la figer conduit à l’immobilisme et au retard. Par exemple, la conception des droits des femmes a évolué et nécessite une révision conforme aux besoins actuels, sans contredire l’esprit de la charia — comme permettre à la femme d’occuper toute fonction au sein de l’État, y compris la « plus haute autorité ».
De même pour la question des non-musulmans : il faut faire évoluer la notion de « dhimmi » vers celle de citoyenneté, ce qui constitue un développement légitime ne contredisant pas l’essence de la charia. On peut aussi évoquer la liberté de croyance et d’expression, et la liberté de choisir une religion, non sur la base de l’héritage, mais de la réflexion. Cela implique de reconsidérer la notion d’apostasie et les convictions des individus dans leur existence sociale.
Tout cela peut être examiné et réexaminé dans le cadre même de l’islam. Une fois que la voie droite se distingue de l’égarement, tout individu responsable a le droit d’exprimer sa position quant à la société humaine dans laquelle il vit. Il lui revient de décider de lui être fidèle ou de s’en détacher sans contrainte, car cela relève du fondement des libertés en islam. C’est pourquoi le premier État islamique fut appelé « État bien guidé » : il reposait sur la liberté de choix, la concertation dans la décision, l’absence de monopole, de coercition, de despotisme et de contrainte.
L’islam : croyance de certains, civilisation de tous
Tout ce qui repose sur un contrat social reconnaissant la liberté ainsi que les droits démocratiques – politiques, sociaux, économiques et culturels – pour tous les citoyens, indépendamment de leur religion ou de leur origine, s’inscrit dans cette vision. L’islam est la croyance de certains, mais il est la civilisation de tous. L’État est un État de droit et de justice, un État national démocratique qui représente l’ensemble du corps social. Son autorité émane d’élections libres et transparentes, et il garantit la liberté de croyance, d’opinion, de réunion et d’expression, ainsi que l’accès à l’information pour tous.
C’est un État qui s’appuie sur les institutions de la société civile afin de participer à la construction dans tous les domaines de la vie, de réaliser la justice sociale, d’assurer une répartition équitable des richesses et de réprimer toute tentative d’exploitation. Un État où le dialogue est un principe pour résoudre les problèmes et les différends, et qui repose sur le rejet de l’exclusion dans la vie politique et sociale.
Dans un tel climat, le contrat social reposera sur :
• La démocratie et les droits de l’homme face à la tyrannie et pour la combattre
• Une citoyenneté égale en droits et en devoirs face à la fragmentation confessionnelle et ethnique
• L’unité face à la division
• La justice sociale face à l’exploitation et à la mauvaise répartition des richesses
• L’indépendance face aux projets de dépendance
• Un développement autonome et durable face à la déformation et à la sujétion
• L’authenticité civilisationnelle face à l’occidentalisation et à la défiguration culturelle.
Il ne sera alors plus important de qualifier un tel État d’islamique ou de laïque. L’essentiel est qu’il soit au service de ses citoyens, quels que soient leur genre, leur couleur, leur croyance ou leur appartenance… et sur un pied d’égalité.
• Ce texte est la transcription d’une conférence prononcée lors d’un colloque sur les perspectives de la phase transitoire en Syrie, organisé par le Forum Houran pour la citoyenneté au Caire, les 14 et 15 juillet 2012.







