Youssef Chiheb : L’islam politique ne cherche pas le pouvoir par la violence, mais par le « jeu démocratique »

Alors que l’année 2025 touche à sa fin, nous nous sommes entretenus avec Docteur Youssef Chiheb, professeur à l’Université Sorbonne Paris Nord, spécialiste de la géopolitique du monde arabe et directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), auteur de l’ouvrage Les théoriciens de lislam radical, afin d’aborder les enjeux liés à l’islam politique et aux menaces qu’il pose, notamment en France et au Maroc. L’entretien a été réalisé par Denys Kolesnyk, président du MENA Research Center.

Quel est aujourdhui le paysage de la menace islamiste en France et quelles tendances dominent réellement le terrain ?

Pour commencer, il faut faire une brève introduction et clarifier la sémantique. Il est préférable de parler de la situation de l’islam en France plutôt que de l’islamisme, car ce n’est pas la même chose. L’islamisme est une doctrine idéologique, tandis que l’islam en France est une religion comme les autres. En réalité, l’islam en France est fragmenté et multi-facettes. On devrait parler des islams au pluriel.

Il y a tout d’abord l’islam politique, conduit par les Frères musulmans. C’est un islam invertébré, invisible. Ce n’est pas un islam de prosélytisme direct ni un islam d’action violente, mais un islam politique qui pénètre progressivement différentes corporations professionnelles ethnétisées, comme les transports en commun, les établissements scolaires (collèges et lycées) et, plus récemment, de façon plus inquiétante, les universités. L’islam politique capitalise sur les compétences universitaires, sur des profils diplômés (bac +5), bien informés et bien instruits, plutôt que sur d’autres formes d’islam plus banales, informelles et, entre guillemets, un « islam importé du bled ».

La deuxième forme est l’islam sociétal, davantage centré sur la manière de vivre, de s’habiller et de pratiquer la religion. Il est plus globalement appelé le salafisme. Cet islam existe et coexiste avec les autres, mais il considère que l’islam politique a trahi la parole divine et celle du Prophète dès lors qu’il a accepté de négocier sa place dans l’échiquier politique des pays où il s’implante.

Il existe ensuite un troisième islam, l’islam culturel. C’est l’islam arrivé avec les vagues d’immigration, un islam de rites et de pratiques tels que la prière, le Ramadan, les prescriptions religieuses, sans véritable substance politique sous-jacente.

Vient ensuite l’islam radical, que je considère comme le plus inquiétant. Je l’appelle aussi l’islam violent dormant. Il a été particulièrement actif entre 2013 et 2018, avec un pic en 2015. À cette époque, alors que je travaillais au ministère, la France a été frappée par une vague sans précédent d’attentats de masse. Aujourd’hui, grâce à de nouvelles méthodes mises en œuvre par les services de renseignement, on peut dire que la menace a été contenue, mais elle demeure. Elle a basculé vers ce que l’on appelle l’acte isolé ou le « loup solitaire ». Les modes opératoires sont moins structurés, moins inféodés à des organisations comme Daech ou Al-Qaïda au Moyen-Orient ou ailleurs, et reposent souvent sur l’usage d’armes blanches. Il s’agit d’individus susceptibles de passer à l’action à tout moment.

À cela s’ajoute l’usage massif des réseaux sociaux, favorisant ce que j’appelle l’auto-radicalisation. Toute personne présentant une vulnérabilité psychologique, sociale ou économique peut s’enfermer dans un univers virtuel et être conduite à commettre l’irréparable. Ce phénomène apparaît de manière récurrente en France, tous les trois ou quatre mois. On observe souvent le même rituel : l’invocation « Allah Akbar », le refus de se rendre, la recherche du martyre. Tout est construit autour de l’individu lui-même, sans véritable moteur organisationnel derrière.

Il faut également évoquer ce que j’appelle l’islam géopolitique, c’est-à-dire les interférences et ingérences d’États étrangers en France. Le Qatar agit comme bailleur de fonds. La Turquie joue un rôle de plateforme logistique et de mobilité des islamistes sur le territoire européen, en raison de sa position de jonction entre l’Europe, l’Asie et la Syrie. À cela s’ajoute la rivalité ancienne entre le Maroc et l’Algérie pour le contrôle de la Grande Mosquée de Paris.

Enfin, il existe l’islam dit consulaire ou l’islam des chancelleries. Il s’agit d’un islam piloté par certaines ambassades, notamment d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie) où chaque État cherche à monnayer son influence en France en tissant des liens étroits avec les mosquées. Les fêtes nationales ou religieuses servent alors de leviers d’influence, parfois pour véhiculer un islam teinté de nationalisme, chaque pays cherchant à tirer la couverture à lui.

Dans l’ensemble, toutes ces formes d’islam convergent vers un objectif commun : l’expansion démographique du nombre des musulmans en France. Elles profitent paradoxalement du cadre laïque français, c’est-à-dire de l’absence de religion d’État, ainsi que de la déchristianisation continue du pays. Le fait religieux a largement disparu de la sphère scolaire et médiatique, ce qui crée un terrain fertile pour la conversion. Les Européens constituent la cible prioritaire, dans un contexte de natalité à deux vitesses : une natalité intra-européenne qui est en déclin et une natalité étrangère qui est en progression. Certaines projections démographiques laissent penser que, dans trente ou quarante ans, l’islam pourrait devenir démographiquement majoritaire en France. C’est l’objectif.

Sur le plan politique, l’islam politique apparaît comme le plus dangereux et le plus corrosif. Il n’utilise pas la violence, ce qui lui permet de conserver une forme de respectabilité. En revanche, il cherche à tisser des liens avec les partis politiques français. Il n’existe aujourd’hui plus aucun doute sur les connivences entre l’extrême gauche radicale et certaines formes d’islam radical. Depuis les attentats du 7 octobre, un basculement s’est opéré autour d’un ennemi commun. On entre alors sur deux terrains particulièrement dangereux : l’antisémitisme et l’antisionisme.

Pour une partie des musulmans, le terme antisémitisme est rejeté, au motif qu’ils se considèrent eux-mêmes comme sémites. Le terme est alors remplacé par celui d’antisionisme, en référence à la question palestinienne. Les événements récents montrent l’émergence de nouvelles mouvances, parfois issues de milieux européens et d’origine chrétienne, qui basculent vers cet islam antisioniste, antisémite et, en conséquence, vers la violence armée.

Un autre point central est la stratégie de pénétration des corps intermédiaires. Les Frères musulmans ne sont pas identifiables par des signes religieux visibles. Ils portent le costume-cravate, maîtrisent parfaitement le français, sont bien instruits et appartiennent souvent aux classes moyennes ou supérieures. Ils tissent des liens avec les partis politiques, travaillent dans des structures administratives, voire dans la haute fonction publique. Les universités françaises, au nombre d’environ 105, constituent un terrain privilégié pour le recrutement de futurs cadres.

L’objectif final est clair : accéder au pouvoir par la voie démocratique, c’est-à-dire par les élections. Les Frères musulmans ont déjà démontré leur capacité à gouverner dans d’autres régions du monde : au Maroc à travers le Parti de la justice et du développement, en Tunisie avec Ennahdha, en Égypte avec Mohamed Morsi, en Jordanie où le Parlement est majoritairement acquis, et au Qatar, principal sponsor du mouvement.

Les théoriciens de l’islam radical: Immersion dans le corpus des plus grands prédicateurs radicaux salafistes, wahhabites et fréristes

Ces expériences se sont toutefois heurtées à une réalité majeure : ces pays ne sont pas laïcs. Le fait religieux y est étroitement contrôlé par l’État. Au Maroc, il existe un ministère dédié aux affaires religieuses, et le roi cumule l’autorité politique et religieuse en tant que commandeur des croyants. Cette double légitimité verrouille le champ religieux et empêche les Frères musulmans de dépasser un certain plafond de verre. Malgré leur présence à tous les niveaux, communes, régions, Parlement, gouvernement, ils n’ont jamais pu remettre en cause cette ligne rouge.

En Algérie, depuis la décennie noire, les Frères musulmans ont perdu une grande partie de leur influence. En Tunisie, l’arrivée de Kaïs Saïed a conduit à l’emprisonnement des dirigeants d’Ennahdha. Malgré cela, les Frères musulmans disposent de ce que j’appelle le temps géologique. Leur stratégie s’inscrit dans le long terme. Ils peuvent attendre vingt, trente ou quarante ans. Ils travaillent lentement le corps social, sociétal, universitaire et les corps intermédiaires, jusqu’à ce que la société soit jugée mûre pour une prise de pouvoir sans recours à la violence.

Comment cette menace se manifeste-t-elle dans les pays du Maghreb, en particulier au Maroc, et quelles spécificités structurent cette zone ?

Les Frères musulmans en sont un bon exemple. J’ai écrit un livre intitulé Les théoriciens de lislam radical , que je mentionne ici à titre de référence. Lorsque j’étais au ministère de l’Intérieur, j’ai travaillé pendant trois ans sur les principales têtes pensantes de ces mouvements, et non sur les petits imams de quartier.

Les Frères musulmans ne fréquentent pas les mosquées de manière visible. Lorsqu’ils s’y rendent, c’est de façon furtive, comme de simples fidèles. Ils n’entretiennent pas de relations directes avec le clergé, si l’on peut employer ce terme, c’est-à-dire avec les autorités religieuses musulmanes en France. Leur mode d’action est hybride, à la fois semi-laïque et semi-théologique. Ils développent un discours religieux enrobé dans un discours fondé sur des valeurs cardinales telles que l’égalité hommes-femmes, la démocratie ou la laïcité. C’est ce que j’appelle l’entrisme.

Par cette méthode, ils pénètrent la société par la porte et non par la fenêtre, contrairement à l’islam radical violent, qui repose essentiellement sur le djihad, la violence, et le fantasme d’un État islamique au cœur de l’Europe. Les sociétés occidentales ont, à mon sens, commis une erreur majeure en confondant la religion et le fait religieux. La séparation entre la religion et l’État est une bonne chose, mais le fait de ne plus enseigner le fait religieux à l’école pose un problème. Un pays comme la France a des racines chrétiennes et catholiques, et il aurait fallu normaliser le rapport des citoyens, et notamment des jeunes générations, au fait religieux.

Or, cette confusion a conduit à une situation où toute évocation du fait religieux est immédiatement suspectée de connivence, d’apologie, d’intégrisme ou de terrorisme. Pourtant, le fait religieux ne peut pas être évacué si l’on veut lutter efficacement contre l’islam dans toutes ses formes, y compris sa forme radicale.

Les Frères musulmans disposent aujourd’hui d’une capacité de développement numérique extrêmement forte. Ils avancent à une vitesse phénoménale, en sélectionnant des profils capables de bien s’exprimer, ayant parfaitement intégré les cadres intellectuels occidentaux. Ils identifient les failles du système de pensée pour y distiller des idées présentées comme pacifiques, mais qui sont, à terme, profondément politiques.

L’incarnation la plus explicite et la plus emblématique de cette stratégie est Tariq Ramadan. Cet islamologue égypto-suisse, incarne parfaitement ce modèle : présence médiatique, langage maîtrisé, posture universitaire, connaissance fine de nos paradigmes, de nos méthodes et de nos faiblesses. Ce modèle est appelé à être démultiplié afin de construire une base sociale et intellectuelle susceptible, à terme, de fonder un parti politique. D’autant plus que la démographie joue en faveur de l’islam en Europe.

Pour ce qui concerne le Maroc, et plus largement les pays du Maghreb, ils présentent une particularité par rapport aux autres pays du Moyen-Orient : il y existe une laïcité de fait et non de droit. Cela signifie que la charia n’est pas appliquée dans le droit positif. On y applique un droit civil, notamment dans les relations économiques avec les banques ; les intérêts ne sont pas interdits. Les femmes peuvent s’habiller à l’européenne, comme elles peuvent s’habiller de manière plus traditionnelle, sans que cela pose problème.

Il existe ainsi un compromis tacite dans ces sociétés, où la modernité côtoie la tradition sans affrontement frontal. Il n’y a pas de binarité rigide dans la construction sociologique de ces pays du Maghreb.

Deuxième élément fondamental : le système est verrouillé au plus haut sommet de l’État. L’armée est préservée de toute infiltration islamiste. Au Maroc, comme en Tunisie ou en Algérie, le pouvoir politique confine le fait religieux dans des structures étatiques. Les imams sont des fonctionnaires de l’État. Leur rôle est strictement encadré : ils doivent soutenir explicitement le pouvoir lors des prêches du vendredi, et le contenu de ces prêches est transmis à une structure de contrôle, le Bureau central du culte. Des analystes du ministère de l’Intérieur y examinent la dimension politique, sociologique, culturelle et théologique des sermons. En cas de non-respect de la ligne officielle, la sanction est immédiate.

Au Maroc, ce verrouillage est encore plus poussé. La Constitution stipule que le roi est le « commandeur des croyants ». Il s’agit bien des croyants et non uniquement des musulmans, ce qui reconnaît la pluralité religieuse, judaïsme, christianisme et islam. Le roi cumule l’autorité politique et religieuse, à l’image du guide suprême en Iran, mais concentrée en une seule personne. Cette configuration est renforcée par la nature de l’islam malikite, historiquement modéré et ouvert.

La géographie joue également un rôle déterminant. Le Maroc et l’Afrique du Nord se situent à quelques kilomètres de l’Europe. On n’est pas dans une configuration d’enclavement comme en Afghanistan ou en Arabie saoudite. Cette proximité géographique, combinée à l’ouverture économique, a favorisé une évolution progressive des mentalités.

Lors du printemps arabe, le roi du Maroc a fait le choix stratégique de confier le pouvoir aux Frères musulmans, leur donnant ainsi l’occasion de se discréditer par l’exercice même du pouvoir. Après dix années marquées par un bilan économique et social très négatif, le mythe selon lequel l’islam politique pourrait résoudre les problèmes structurels s’est effondré. La politique obéit à des mécanismes propres, qui ne relèvent pas de la religion. Le résultat a été une débâcle électorale : les Frères musulmans sont passés de 135 députés à 14. Le pouvoir les a ainsi banalisés par la voie démocratique.

En Algérie, le rôle de verrouillage est assuré par l’armée. Toute organisation religieuse susceptible de remettre en cause la légitimité de la République ou de l’institution militaire est, en vertu de la loi, qualifiée de mouvement terroriste ou d’apologie du terrorisme.

En Tunisie, le parti Ennahdha a été démantelé de l’intérieur. Il subsiste aujourd’hui une multitude de groupes rivaux, affaiblis et en conflit permanent. Le Maghreb, dans son ensemble, a donc franchi ce cap.

La Turquie constitue un cas à part. Recep Tayyip Erdoğan est au pouvoir depuis plus de vingt ans. Bien qu’issu de l’islam politique, il a intégré les impératifs de la modernité économique et compris l’intérêt stratégique du partenariat avec l’Europe. Il agit désormais aussi contre certaines formes d’islam radical.

Dans le reste du Moyen-Orient, la situation est beaucoup plus complexe. Le pouvoir politique et religieux y est souvent indissociable, en raison de l’histoire et du poids des lieux saints. Les régimes ne peuvent pas se permettre des arbitrages clairs entre courants salafistes, fréristes ou autres. L’Europe devrait relire l’histoire du Maghreb et du Moyen-Orient et en tirer des enseignements. L’intégration du fait religieux dans l’espace public et éducatif permettrait une meilleure compréhension des enjeux. À l’inverse, la diabolisation globale des religions laisse un champ libre à l’islam radical et à l’islam politique.

À court terme, les échéances électorales en France, qu’elles soient présidentielles et/ou législatives, pourraient traduire ces dynamiques. Il n’est pas exclu de voir émerger un nombre croissant d’élus aux noms à consonance arabo-maghrébine au sein du Parlement et de l’Assemblée nationale.

Cest en effet préoccupant. Chaque idéologie dispose de ses propres moyens de propagation, et aujourdhui la radicalisation passe également par les réseaux sociaux. Je souhaiterais que vous expliquiez en quoi les réseaux sociaux jouent un rôle central dans les processus de radicalisation, et quelles sont aujourdhui les réponses opérationnelles les plus efficaces mises en œuvre en France et au Maroc pour y faire face ?

Pour ce qui est de la France, la radicalisation par les réseaux sociaux est extrêmement difficile à contrôler. Il est possible de suivre certains profils lorsque le processus de radicalisation est très avancé, notamment les personnes inscrites au fichier S. Celles-ci peuvent être surveillées. Toutefois, les statistiques montrent que de nombreux auteurs de passages à l’acte violent, les loups solitaires, étaient inconnus des fichiers et des services de police. C’est la nouveauté et le basculement actuel.

Il y a une quinzaine d’années, la doctrine dominante reposait sur deux conditions pour qu’un individu passe à l’acte : franchir l’ensemble des paliers de la radicalisation, puis être sponsorisé ou encadré par une organisation terroriste structurée, comme Al-Qaïda ou Daech. Ce schéma est aujourd’hui obsolète.

Les réseaux sociaux, en particulier certaines plateformes comme Instagram, fonctionnent à travers des langages codifiés extrêmement difficiles à décrypter pour les services de renseignement. En conséquence, la réponse ne peut plus être uniquement sécuritaire. Il devient nécessaire de développer la contre-radicalisation, c’est-à-dire un discours structuré, explicatif et contradictoire.

Toutes les formes de radicalisation actuelles sont désormais amplifiées par l’intelligence artificielle. Nous faisons face à des individus qui, juridiquement, n’existent pas ou sont impossibles à identifier. On ne peut pas poursuivre quelqu’un qui n’existe pas légalement. Il devient donc indispensable de renforcer le civisme, de réintroduire le fait religieux dans les établissements éducatifs et de cesser l’amalgame permanent qui alimente une islamophobie diffuse.

Il faut rappeler qu’en France, comme ailleurs, l’immense majorité des musulmans n’a rien à voir avec la radicalité. Une infime minorité relève de profils violents, instables ou idéologiquement exaltés, et celle-ci doit être traitée avec la plus grande fermeté. En revanche, la généralisation est contre-productive. De nombreuses enquêtes montrent que des musulmans initialement modérés, insérés socialement, peuvent se radicaliser par accumulation de stigmatisations et de discours essentialisants.

Une question revient fréquemment chez les jeunes : pourquoi parle-t-on de judaïsme et de christianisme sans connotation négative, alors que le terme islamisme est systématiquement associé à la violence ? Cette confusion sémantique génère de l’agacement, puis une radicalisation par réaction, notamment chez les plus jeunes. À cela s’ajoutent les réalités structurelles françaises : fractures sociales, fractures territoriales, inégalités économiques, discriminations réelles ou perçues. Tous ces facteurs convergent vers ce que recherchent les acteurs les plus radicaux. En bas de l’échelle, l’islam violent dormant. En haut, les Frères musulmans, qui exploitent ces tensions pour fracturer davantage la société en diffusant l’idée que certains Français ne seraient que des « Français de papier ».

Cette dynamique est renforcée par une dimension géopolitique et mémorielle. Certains discours étatiques étrangers entretiennent une narration victimaire fondée sur la colonisation, l’humiliation et les crimes historiques. Ces récits interfèrent directement avec les processus de radicalisation.

Aujourd’hui, la priorité doit être la détection très précoce des comportements à risque. J’ai formalisé ce que j’appelle les signes faibles de radicalisation : vestimentaires, alimentaires, comportementaux, psychologiques et rhétoriques. Lorsqu’un début de bascule est identifié, ce ne doit pas être la police qui intervienne en première ligne. Il est nécessaire de mettre en place un corps intermédiaire entre les forces de sécurité et les individus en voie de radicalisation. Ce dispositif doit permettre une réorientation, une prise en charge civique et sociale de jeunes souvent en situation de doute, d’échec ou de rupture.

Ne pas intégrer le fait religieux comme objet de connaissance, inscrit dans l’histoire de l’humanité, constitue une erreur stratégique. Lorsqu’un jeune s’auto-radicalise seul, avec son téléphone portable, il est souvent déjà trop tard. La trajectoire est engagée, et le retour en arrière devient extrêmement difficile.

Et puisque nous parlons des réseaux sociaux, je voudrais parler un peu de l’Ukraine. Il est frappant de constater que très peu de personnes se sont interrogées sur la lecture que les musulmans font de la guerre russo-ukrainienne. La Russie veut rayer l’Ukraine de la carte par la force. Il s’agit d’une invasion et d’une violation abyssale du droit international.

Cette situation est instrumentalisée par certains discours. On entend dire : « Nous sommes prêts à aller combattre les Russes comme des légionnaires. » Cela renvoie à un contentieux ancien entre la Russie et le monde arabo-musulman, notamment à l’époque de l’Afghanistan, lorsque des combattants arabes étaient allés affronter l’armée soviétique.

Pourriez-vous également évoquer la radicalisation au Maroc ? Où en sommes-nous ?

Au Maroc, les choses sont, j’allais dire, relativement simples. Le terme de radicalisation n’existe pas réellement dans le vocabulaire marocain, pour une raison fondamentale : tout le monde y est musulman. La question se pose donc autrement. On parle plutôt de rigorisme, c’est-à-dire d’une pratique très stricte du culte. Dans un contexte culturellement homogène, une telle injonction n’a pas de légitimité.

Dans un pays où la population est religieusement homogène, la radicalisation ne peut être que politique, et non religieuse. Il existe néanmoins une frange radicale, notamment un mouvement appelé Justice et Bienfaisance. Il s’agit d’un mouvement interdit par l’État, dont une partie des dirigeants est emprisonnée. C’est un mouvement idéologiquement extrême, porteur de violence politique.

Le ciment qui maintient l’ensemble de ces expressions religieuses, si l’on accepte cette cartographie des islams, reste la personne du roi. Son rôle est central. Un vide au sommet de l’État pourrait rouvrir des espaces à des mouvements dormants. Ceux-ci existent, mais ils sont étroitement surveillés. Les services de renseignement marocains fonctionnent selon une logique très différente de celle des services occidentaux. Au Maroc, le renseignement repose d’abord sur le renseignement humain. Concrètement, le pays a signé le dispositif PNR, Passenger Name Record. Avant même qu’un avion ne décolle à destination du Maroc, les autorités disposent déjà des informations sur les passagers. Le Maroc est l’un des rares pays du monde arabe à avoir mis en place ce dispositif, en partenariat avec plus de 185 compagnies aériennes. Cela permet un contrôle précis de la mobilité, notamment des binationaux qui circulent librement entre l’espace Schengen et le Maghreb.

Un autre pilier central est le contrôle strict des prêches dans les mosquées. Chaque vendredi, l’imam qui est fonctionnaire de l’État agit davantage comme un éducateur que comme un prédicateur autonome. Le moindre dérapage peut être interprété comme une menace à la sûreté de l’État et entraîner des poursuites judiciaires immédiates.

À cela s’ajoute la fonction suprême du roi, qui cumule les rôles de chef de l’État et de commandeur des croyants. Cette double légitimité verrouille durablement le champ religieux et politique.

Un autre élément déterminant est l’interopérabilité des services. Le Maroc a signé des accords avec la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, mais aussi avec les États-Unis et Israël. Les fichiers sont croisés et interopérables. Le Maroc peut accéder à des informations sur ses ressortissants à l’étranger sans déplacement, dans le cadre de coopérations bilatérales et d’accords relevant notamment d’Interpol. Des échanges réguliers de formation et d’expertise ont lieu entre services marocains et européens.

Le Maroc a également mis en place une politique de rédemption à l’égard d’anciens prédicateurs violents. Cette stratégie consiste à proposer à certains leaders de l’islam radical de renoncer publiquement et par écrit à leurs positions, devant les médias. En échange, une libération ou une réduction de peine est envisagée. Cette méthode a produit des résultats tangibles.

Enfin, le dispositif marocain repose sur un réseau dense de capteurs sociaux. Chauffeurs de taxi, gardiens de voitures, commerçants de quartier, coiffeurs, épiciers : tous participent à un système d’alerte informel mais structuré. Le moindre comportement suspect peut être signalé via des canaux dédiés. Régulièrement, des officiers de police échangent avec ces acteurs pour évaluer ce que l’on appelle la « température ambiante » de la société.

Dernier point fondamental : au Maroc, les mosquées ne sont ouvertes que pour la prière et le prêche. Elles ne constituent pas des lieux de sociabilité permanente. À mon sens, il faut aussi préciser qu’il n’y a pas de centres culturels au sein des mosquées au Maroc.

En septembre, nous avons publié un policy paper traitant la question de lentrisme, y compris celui des Frères musulmans en France. Dans quelle mesure lentrisme constitue-t-il un enjeu au Maroc et comment ce pays neutralise-t-il ce type de menace ?

En effet, il n’y a pas d’entrisme au Maroc, sauf lorsqu’il s’agit d’une ingérence étatique. Cela s’est produit récemment, avec des tentatives d’ingérence du Qatar au Maroc ou des Émirats arabes unis en Algérie. Lorsqu’un État étranger intervient, cette action peut être interprétée comme une forme d’emprise politique exercée de l’extérieur.

En revanche, à l’intérieur de chaque pays, ce concept n’existe pas réellement. Il en va de même pour la radicalisation. Si le terme peut avoir un sens étymologique, il n’a pas de portée politique ou religieuse au sens strict dans ces contextes nationaux.

Quelles pratiques issues des modèles français et marocain peuvent être transférées pour améliorer lanticipation des menaces islamistes ? Et quelle coopération existe-t-il entre les deux pays dans ce domaine ?

Pour ce qui existe déjà, depuis les attentats de Charlie Hebdo, le Maroc a signé avec la France un accord stratégique de coopération fondé sur ce que j’appelle l’interopérabilité des données. Cette étape a été décisive. Chacun sait ce que l’autre sait. Les informations sont échangées et le travail est mené de manière coordonnée.

Deuxième élément majeur : l’accord signé sous la présidence de François Hollande concernant la formation des imams. Le Maroc a pris en charge la formation d’imams destinés à remplacer, en France, des imams autoproclamés, souvent peu instruits, parfois opportunistes, voire radicalisés. Les imams formés au Maroc sont titulaires d’un master en théologie, parlent parfaitement français, connaissent l’histoire de France et maîtrisent les contraintes liées à la laïcité. Chaque année, environ soixante imams sont formés au Maroc et déployés en France. Ils sont pris en charge par l’État marocain et ont le statut de fonctionnaires.

Troisième point essentiel : les dispositifs PNR. Le Maroc est à la fois un pays touristique et un pays d’émigration. Plus d’un million et demi de Marocains et de binationaux vivent à l’étranger. Il est donc indispensable d’assurer un échange étroit en matière de profilage et de suivi des mobilités.

À un autre niveau, il existe un accord stratégique géopolitique et sécuritaire. La présence française en Afrique, notamment au Sahara et au Sahel, s’articule avec l’influence spirituelle et religieuse du Maroc dans ces régions. La France disposait principalement d’une influence politique et économique, tandis que le Maroc bénéficiait d’une légitimité religieuse forte. Les deux pays ont mutualisé leurs zones d’influence afin de produire des résultats concrets en matière de sécurité en Afrique du Nord et au Sahel.

Un autre tournant important concerne la rupture avec ce que l’on appelait l’islam des chancelleries. Depuis la nomination de la dernière ambassadrice marocaine à Paris, le Maroc s’est engagé à mettre fin à toute ingérence religieuse en France. Une charte de non-ingérence a été signée. Cette dynamique est étroitement liée à la question de la Grande Mosquée de Paris. Il est très probable que sa gestion revienne au Maroc, pour des raisons sécuritaires, mais aussi pour des raisons légitimes et historiques, puisque c’est le sultan du Maroc, Moulay Youssef, qui a fait construire cette mosquée en 1926. Une fois cette question réglée, l’ingérence consulaire religieuse prendra fin.

Plus récemment, un accord franco-marocain est passé relativement inaperçu, alors qu’il est fondamental. Il concerne le contrôle des flux de pèlerinage. Aujourd’hui, la France et le Maroc coordonnent étroitement les départs vers La Mecque et Médine, pour le petit comme pour le grand pèlerinage. De nombreux Français convertis transitaient auparavant par le Maroc pour se rendre en Arabie saoudite, sans que la France ait de visibilité sur certains segments du trajet, notamment Casablanca–Djeddah. Désormais, toute personne partant de France ou du Maroc vers l’Arabie saoudite est immédiatement identifiée, et les informations sont partagées entre les services français et marocains.

À la marge, mais de manière significative, les autorités françaises semblent aujourd’hui engagées dans une réflexion de fond sur l’intégration de l’islamologie dans la recherche universitaire. Il y a une prise de conscience : la géopolitique mondiale concerne un milliard et demi de musulmans. L’islam connaît une dynamique démographique forte en Europe. Continuer à raisonner avec des schémas obsolètes ou des réflexes hérités du passé colonial est contre-productif.

Il faut distinguer deux choses. D’une part, l’islam en tant que religion monothéiste révélée, au même titre que le judaïsme et le christianisme. D’autre part, la nécessité de le comprendre scientifiquement. Cela suppose la formation d’arabophones et de spécialistes, car le Coran est un texte polysémique et métaphorique. Sans maîtrise linguistique et herméneutique, les interprétations erronées prolifèrent.

La France réfléchit donc à un cadre juridique et institutionnel pour créer un espace universitaire dédié à l’islamologie, sur le modèle des universités catholiques existant dans le monde. Pour maîtriser un phénomène, il faut d’abord le connaître. L’islam n’est plus un phénomène transitoire lié à l’immigration. Il s’enracine durablement en Europe, avec une dynamique démographique forte. Les responsables politiques doivent raisonner à l’échelle du temps long, celui des États, sur trente ou quarante ans. La France n’aura pas, à cet horizon, le même visage théologique.

Dans cette perspective, l’islam sortira progressivement d’une forme de clandestinité intellectuelle pour être étudié au même titre que les civilisations grecque, romaine, judaïque, russe, chinoise ou ukrainienne. Connaître le monde, c’est se donner les moyens de le maîtriser.

Enfin, il existe un point de vigilance majeur : la question mémorielle, en particulier dans la relation franco-algérienne. Cette mémoire est instrumentalisée et constitue une rente politique qui continue d’alimenter la radicalisation d’une partie des Franco-Algériens, y compris parmi ceux qui n’ont pas vécu ces événements. Cette instrumentalisation empoisonne le travail des médiateurs, des imams modérés, des services de renseignement et de la société civile, en enfermant le débat dans une répétition permanente du passé.

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